Tout tient en une phrase… J’avoue que je prends un malin plaisir à observer la mine incrédule des visiteurs fraîchement débarqués à La Chaux-de-Fonds lorsque je leur annonce que notre ville est inscrite dans la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO. « Ah bon ? » me répond-t-on en haussant les sourcils, puis en scrutant les alentours à la recherche d’un genre de Taj Mahal qui justifierait cette inscription.

L’explication est à trouver ailleurs. La voici : dès le 12e siècle, des colons s’installent dans la région, d’abord en estivage, puis définitivement dès 1500 environ. En 1656, La Chaux-de-Fonds (étymologiquement « le pâturage de la source ») devient commune à part entière. L’horlogerie y occupe de plus en plus d’habitants. Comme dans tous les villages, les maisons y sont serrées autour de la place, non loin de l’église. Le bourg brûlera plusieurs fois, et complètement, la dernière en 1794. En effet, l’unique fontaine alimentant en eau de source toute la communauté était bien dérisoire pour circonscrire des incendies qui se propageaient comme l’éclair d’une maison à l’autre.

 

Chaux-de-Fonds-gravure

Vue de La Chaux-de-Fonds lors du Tir Fédéral de juillet 1863. Le plan d’urbanisme est clairement reconnaissable en arrière-plan. A droite, la gare, aujourd’hui en plein centre de la ville. © Musée d'Art et d'Histoire de Neuchâtel.

 

Sitôt après, on entreprend la reconstruction du village et rapidement une réflexion fait son chemin : il s’agit de bâtir « intelligent » en termes de salubrité, de facilité de déplacement ainsi que de confort de travail dans ce qui est devenu l’activité principale du lieu : l’horlogerie. La concrétisation de cette réflexion prend sa forme définitive en 1835 : le plan d’urbanisme en damier imaginé par l’ingénieur Charles-Henri Junod. Il faut savoir qu’à l’époque, et jusqu’à la fin du 19e siècle, l’horlogerie n’était pas une industrie, mais un artisanat : les fabriques n’existaient pas. Pour employer une expression contemporaine, on travaillait en réseau : la Chaux-de-Fonds comptait en effet une multitude de petits ateliers horlogers (jusqu’à 3000), dont chacun avait sa spécialité : il y avait les blanquiers (fabricants d’ébauches), les pierristes, les faiseurs d’échappement, les décolleteurs et tant d’autres. Au bout de la chaîne se trouvaient les établisseurs, comme Constant Girard-Perregaux, qui faisaient collecter les composants fabriqués par tous leurs sous-traitants, et qui assemblaient et signaient les montres.

 

Tout était calculé pour que même en hiver, le soleil éclaire toutes les façades, donc tous les ateliers.

Sachant que ces artisans vivaient et travaillaient dans la même maison (l’atelier étant au rez-de-chaussée et les habitations dans les étages supérieurs), il fut décidé que les rues principales de la ville seraient larges, facilitant la circulation et l’enlèvement de la neige, et orientées d’est en ouest, suivant la course du soleil. De plus, la hauteur des maisons serait réglementée, et un « jardin ouvrier » séparerait systématiquement la maison de la rue côté sud. Tout était ainsi calculé pour que même le 21 décembre, au moment où le soleil est le plus bas sur l’horizon, il éclaire toutes les façades, donc tous les ateliers, du matin au soir. En d’autres termes, aucune maison ne faisait d’ombre à une autre. A une époque où la lumière artificielle était inefficace, on résolvait ainsi de manière naturelle l’un des problèmes principaux des horlogers. Ce plan d’urbanisme prévalut jusqu’au 20e siècle.

 

Chaux-de-Fonds

Le plan d’urbanisme de 1835 marque aujourd’hui encore le visage de La Chaux-de-Fonds. © Aline Henchoz

 

D’aucuns pensent, en examinant son dessin en damier, que La Chaux-de-Fonds est une ville « à l’américaine ». Or, en 1835, l’Amérique était encore bien loin de se soucier d’urbanisme… C’est donc bel et bien l’horlogerie qui a modelé le visage de la ville, un cas unique au monde méritant pleinement son inscription UNESCO.

 

Willy Schweizer est Conservateur du Patrimoine Girard-Perregaux.