François Perregaux, beau-frère de Constant Girard-Perregaux, était un aventurier : né au Locle en 1834, il a pour sœur Marie, la future épouse de Constant. Il apprend le métier d’horloger et, à 19 ans à peine, s’embarque pour l’Amérique. Après 6 ans passés à New York pour y développer un commerce de montres, il retourne en Suisse.

Nous sommes au printemps 1859. A peine rentré, François est sollicité par l’Union Horlogère, la coopérative des fabricants de montres de la Chaux-de-Fonds et du Locle. Celle-ci projette l’ouverture de nouveaux comptoirs de vente en Asie, en particulier au Japon, alors vierge de toute présence horlogère helvétique. Malgré son jeune âge, mais au vu de son expérience, François est chargé de cette mission.
 

François Perregaux

François Perregaux. ©

 

En octobre 1860, après un séjour d’un an à Singapour, François Perregaux débarque à Yokohama, seule ville japonaise où les étrangers ont droit de cité. C’est là que l’attend une surprise de taille : la mesure du temps au Japon était totalement différente du système horaire que nous connaissons. Il y existait deux systèmes, l’un dit équinoxial, utilisé par les astronomes, et l’autre dit de l’heure civile, telle qu’elle était affichée par les pendules en usage dans la société japonaise.

En résumé, le système de l’heure civile considérait 6 périodes de longueur égale du crépuscule à l’aube et 6 de l’aube au crépuscule, c'est-à-dire que la longueur de ces périodes variait selon la saison. Il fallait donc régulièrement régler les horloges, en l’occurrence tous les 15 jours, soit 24 fois par an. De plus, les Japonais comptaient les « heures » à reculons, le chiffre le plus élevé, 9, étant attribué à midi et à minuit, et ainsi de suite jusqu’à 4. Chaque période portait en outre le nom d’un animal correspondant à un signe du zodiaque (le 9 de minuit est la période du rat par exemple).
 

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François Perregaux et son ami et assistant Hanzo, posant devant la première horloge publique de Yokohama, vers 1875. © Plaquette « François Perregaux » éditée par Girard-Perregaux

 

Les horlogers japonais, initiés à leur art par des missionnaires jésuites,  ont donc dû construire des pendules tenant compte de ces longueurs « d’heures variables », capables d’accélérer ou de ralentir au fil du temps. Dans la majorité des cas on recourait à des mouvements équipés de 2 foliots, l’un pour le jour et l’autre pour la nuit. Des masselottes que l’on pouvait déplacer le long des foliots permettaient d’en réguler la vitesse.

Dans ce contexte, on peut se demander quel genre de succès commercial pouvait remporter François Perregaux avec ses montres « normales »… Il s’est certainement posé la même question, lui qui ouvre bientôt une entreprise spécialisée dans la fabrication d’eaux gazeuses et sodas.

Cependant, ou peut-être heureusement, un événement allait complètement changer la donne : le début de la construction d’un réseau de chemins de fer, et par là même, la nécessité d’établir des horaires, chose irréalisable avec le système en usage…  Le 1er janvier 1873, le Japon adopte l’heure et le calendrier occidentaux. D’un seul coup, la totalité des pendules et garde-temps japonais devient obsolète et François peut commencer ses importations régulières. Il n’en profitera pas longtemps, puisque celui qui fut le premier horloger suisse établi au Japon meurt en 1877. Il est enterré au cimetière des étrangers de Yokohama, ou sa tombe est toujours visible, fleurie régulièrement par une main anonyme.
 

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Détail du mouvement d’une montre Girard-Perregaux fabriquée pour le marché japonais, vers 1865. A défaut de pouvoir y lire l’heure, on appréciait les boîtiers en argent et les mouvements richement décorés. Détail intéressant : la longue tige d’équilibrage de l’ancre est en forme de tête de grue, oiseau mythique au Japon. © Girard-Perregaux

 

Willy Schweizer est Conservateur du Patrimoine Girard-Perregaux