Outre Girard-Perregaux, j’ai également le plaisir de veiller sur le patrimoine de la marque JEANRICHARD, qui tire précisément son nom de ce personnage emblématique. En voici l’histoire, entre légende et réalité.

La question m’est souvent posée : comment cela a-t-il commencé ? Avez-vous toujours été horlogers dans cette région ? La réponse est non : d’après ce que l’on sait, l’horlogerie portée sur soi doit les débuts de son existence à l’application d’une invention d’armurerie à la montre : le ressort. C’était à la fin du 15ème siècle, dans la région de Mantoue, en Italie. Tant et aussi longtemps que la source d’énergie des garde-temps était la lente descente d’un poids de pierre ou de fer, il n’était pas possible de les rendre portables.

 

Suite à cela, l’horlogerie, alors cousine de l’orfèvrerie, se développe là où se trouvaient des clients suffisamment fortunés pour s’offrir de tels objets : les Cours d’Europe, comme Paris, Londres ou Amsterdam.

 

"Ce n’est qu’à la fin du 17ème siècle que les Montagnes s’ouvrent à l’horlogerie."

Un personnage y joue alors un rôle central : Daniel JeanRichard (1665 – 1741). D’après un récit publié en 1766, le jeune Daniel, apprenti forgeron à la Sagne, village proche de la Chaux-de-Fonds, voit une montre pour la première fois de sa vie lorsqu’il avait 15 ans. Il s’agissait d’un objet qu’un marchand de chevaux du lieu avait acheté à Londres et qui s’était détraqué lors du voyage de retour.

Connaissant l’habileté du jeune homme, le marchand lui confie la montre en le priant d’essayer de la réparer. Daniel étudia soigneusement le mécanisme, le démonta et réussit à le remettre en état. Ce faisant, il  en dessina tous les composants, dans le but d’en faire un pareil. Un an plus tard, il achevait sa première montre, la première jamais fabriquée dans les Montagnes neuchâteloises.

 

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Toile d’Auguste Bachelin. Daniel JeanRichard examine la montre que le marchand de chevaux lui a confiée. © Musée d’art et d’histoire, Neuchâtel, Suisse.

 

A y regarder de plus près, il est peu plausible que JeanRichard, du haut de ses 15 ans, ait pu faire une montre en autodidacte : peut-être en aurait-il compris le principe de fonctionnement, mais il ne disposait d’aucun des moyens nécessaires à sa fabrication. Comment par exemple aurait-il pu fabriquer des roues bien rondes à la denture bien régulière, ou les composants de l’échappement, ou encore comment aurait-il pu aligner exactement les 2 platines de façon à ce que le rouage soit bien en place ?

Des documents d’époque (1712) montrent que lorsque JeanRichard exerçait son art, les Montagnes neuchâteloises comptaient une centaine d’horlogers. Comme tous les métiers, celui-ci était déjà strictement réglementé : on entrait en apprentissage auprès d’un maître après qu’un contrat ait été établi devant notaire ; au bout de 5 ans d’études, le jeune horloger était reçu par la corporation avant de passer maître lui-même, s’il en était digne, afin de pouvoir enseigner à son tour. A ce jour, aucun document n’a été découvert qui permettrait d’établir le cursus de Daniel JeanRichard. Ce qui est plus que probable, c’est qu’il a suivi la filière ci-dessus, puisqu’il a formé de nombreux apprentis et qu’il devait donc être reconnu comme maître.

 

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Montre de poche en argent, signée Daniel JeanRichard, vers 1710. © Musée Jeanrichard, la Chaux-de-Fonds.


Une autre question subsiste : d’où est venu le savoir ? L’hypothèse la plus vraisemblable dit que nous sommes redevables à des huguenots, fuyant la France suite à la révocation de l’Edit de Nantes par Louis XIV, qui s’établirent dans nos contrées et y apportèrent leurs savoirs, dont l’horlogerie. Grâce à eux, les gens du cru, déjà habiles de leurs mains, se familiarisent avec ce nouveau métier et produisent rapidement leurs premières montres. JeanRichard en était-il ? Sans doute. Quoi qu’il en soit, l’aura du personnage est telle qu’on le considère comme le père de l’horlogerie dans notre région, alors que ses contemporains sont tombés dans l’oubli.

Willy Schweizer est Conservateur du Patrimoine Girard-Perregaux.