Nous sommes en juin 1775, il y a 240 ans, jour pour jour. Henri-Louis Jaquet-Droz, fils de Pierre Jaquet-Droz, termine un long voyage de plusieurs semaines. Il l’a conduit depuis Chaux-de-Fonds jusqu’à Versailles. A bord de sa calèche, lourdement chargée, se trouve de multiples trésors horlogers, mais pas uniquement: le créateur a emporté avec lui ses trois enfants mécaniques, ses fameux automates. Il les destine à une présentation unique, hautement convoitée, directement au monarque de France : le roi Louis XVI.

Les trois automates de Jaquet-Droz. © Delos Communications

L’horlo-sorcier qui évita le bûcher
Cette présentation en hautes sphères, sans être coutumière des Jaquet-Droz, n’est pourtant pas une exception. Pierre et Henri-Louis ont posé les bases du commerce horloger international. Par deux fois ils se sont rendus auprès du roi Ferdinand VI en Espagne, mais aussi au cœur de la cour impériale de Chine, pourtant uniquement ouverte à une élite si exclusive qu’on la surnomma ‘Cité interdite’.

Les Jaquet-Droz avaient donc une bonne connaissance des us et coutumes de la royauté. Pourtant, Louis XVI avait une exigence bien particulière : pouvoir examiner les différents mécanismes des automates à l’issue de leur présentation.

Le sujet n’est pas si anodin qu’il n’y parait. Lors de son séjour espagnol, la stupéfaction engendrée par la présentation des automates fut telle que leur concepteur fut accusé...de sorcellerie ! Pierre Jaquet-Droz évita le bûcher en levant le voile – au sens propre – sur le cœur mécanique de ses automates. C’est ce qu’il fit de nouveau avec Louis XVI, avec probablement cette fois moins de réserves.

Informatique et robotique à la cours de Louis XVI
Avec le recul, il est intéressant de noter que la construction des automates était en elle-même très particulière : dans toutes les miniatures animées réalisées jusqu’à présent par une myriade d’artisans, le mouvement était toujours dissimulé dans une partie cachée de l’objet : un coffrage, un double fond, etc.

Avant les trois androïdes de Jaquet-Droz, les moteurs des automates étaient souvent dissimulés dans les double-fonds des pièces. Collection privée du Musée Jaquet-Droz, La Chaux-de-Fonds. © Delos Communications

Pierre Jaquet-Droz fut l’un des premiers à imaginer un automate dont la mécanique était le corps, et inversement. Il fut en cela le père de la robotique actuelle, où l’on part de la forme finale (un corps humain pour un humanoïde, par exemple) pour aboutir à la fonction et donc au placement des moteurs destinés à l’animer. Mais ette présentation de juin 1775 allait ouvrir encore bien d’autres portes.

Car si l’on parle aujourd’hui de programmation, d’androïdes, de roadshow, de marketing, on pense immédiatement au XXe et XXIe siècle. Ce sont pourtant des notions largement développées par les Jaquet-Droz alors que ces mots n’existaient pas encore.

Les Jaquet-Droz furent parmi les premiers à placer les moteurs de leurs automates directement en leur corps. Cette disposition fait encore autorité de nos jours. © Musée d'Art et d'Histoire de Neuchâtel

Nouveau millénaire, mêmes usages
La programmation ? Dans le cadre des automates présentés à Louis XVI il y a 240 ans, il s’agissait de leur capacité à répondre à la demande à un ordre donné suivant un chemin logique préexistant – soit, de nos jours, la programmation. L’exemple le plus évident est celui du Dessinateur, l’un des trois automates Jaquet-Droz. L’objet mécanique de forme humaine masculine – donc stricto sensu un androïde – avait de multiples dessins rendus possibles par ses cames.

Une anecdote rend l’histoire encore plus croustillante : alors qu’il était d’usage de dessiner le monarque à qui l’on faisait la présentation, le Dessinateur, en juin 1775, effectua à la place de Louis XVI le dessin d’un chien sous lequel il écrivit « Mon Toutou » ! Ainsi est même probablement née la notion de...bug.

« Mon Toutou », le premier bug de l’histoire de la programmation ! © Musée d'Art et d'Histoire de Neuchâtel

La marque actuelle, entité de Swatch Group, se tient aujourd’hui à l’écart de ces bugs. Elle applique néanmoins toujours le même principe de roadshow, dévoilant au fil des salons internationaux ses pièces hommage à cette tradition mécanique : Charming Bird, Bird Repeater et la toute dernière Lady 8 Flower.

La Charming Bird, dévoilée cette année à Baselworld, est la digne héritière de la tradition des oiseaux chanteurs de XVIIIe siècle. © Jaquet Droz

Seul le marketing a changé : alors que Pierre Jaquet Droz se servait de ses Automates comme d’un produit d’appel auprès de ses clients (les cours royales) sans jamais les vendre, la marque commercialise aujourd’hui des séries très limitées de ses automates de poche, dignes représentants d’une tradition séculaire.