Paris, 12 pluviôse, an 6 de la République française (31 janvier 1798). L’horloger neuchâtelois Abraham-Louis Breguet sollicite l’octroi d’un brevet qu’il décrit comme « un échappement dont l’effet est de dispenser une force quelconque d’une manière constante et toujours égale dans les machines à mesurer le temps ». Il l’appelle « Tourbillon ».
En d’autres termes, les horlogers avaient observé depuis longtemps déjà que la régularité de marche d’une montre mécanique est influencée par la position verticale dans laquelle cette dernière se trouve : l’attraction terrestre, cette force unique dirigée vers le centre de la Terre, en est la responsable. Le principe du Tourbillon est de placer l’organe réglant de la montre (l’ensemble balancier/spiral/échappement) dans une « cage » tournant sur elle-même, généralement une fois par minute. On obtient alors un brassage des positions verticales, dont il résulte une marche moyenne très régulière, donc une précision extrême pour une montre mécanique.


Vaincre l'attraction terrestre

Dit simplement, le Tourbillon rend la montre insensible à l’effet négatif de l’attraction terrestre… Mais la simplicité s’arrête là : Aujourd’hui encore, le Tourbillon est considéré comme une invention majeure de l’horlogerie, mais également comme l’expression du savoir-faire et de l’habileté des rares horlogers capables de le réaliser.

Durant le quart de siècle qui suit la mort de Breguet, le Tourbillon tombe dans l’oubli. Les progrès rapides de l’horlogerie traditionnelle permettaient en effet d’obtenir de manière plus simple des résultats satisfaisants en matière de précision. Toutefois, il sortira de son sommeil au milieu du XIXe siècle, sans doute pour deux raisons : l’engouement naissant pour les expositions internationales et leurs concours et, pour les horlogers suisses, la création d’un observatoire à Neuchâtel. Il s’agissait de briller parmi ses pairs, et si possible de les dépasser…

 

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Fac-similé du dépôt du mouvement à trois Ponts d’or auprès du US Patent Office, en mars 1884. Un office suisse de la propriété intellectuelle n’existait pas encore cette année-là, d’où l’obligation de déposer à l’étranger. © Girard-Perregaux

On admet généralement que le plus ancien Tourbillon d’origine suisse date de 1850 environ. Il s’agissait d’un mouvement à remontage à clé, avec chaîne et fusée, dans lequel un certain nombre d’horlogers, anonymes ou non, greffaient des Tourbillons de leur fabrication. Par la suite, la majorité des fabricants ont recours à deux mouvements de base plus modernes. Assez similaires de par leur architecture, ils se distinguent avant tout par des ponts différents. Le remontoir est au pendant et ils sont dépourvus de chaîne et fusée.

En excellent horloger qu’il est, Constant Girard-Perregaux s’intéresse très tôt au Tourbillon et utilisa lui-même l’un de ces types de mouvements, en particulier dans une montre qui gagna une médaille d’or lors de l’Exposition universelle de Paris en 1867. Non content d’y greffer un Tourbillon, il le dote d’un échappement à détente et d’une seconde morte (indépendante, avançant par saccades), nécessitant le montage d’un  second barillet.

Si l’on en vient aux « trois Ponts » et qu’on examine les montres fabriquées par Constant Girard-Perregaux entre 1860 et 1880, on y sent les prémices de son chef d’œuvre : l’or apparaît comme matériau fonctionnel, des Ponts en forme de flèches sont utilisés, l’architecture s’ébauche… bref, on peut véritablement parler d’une longue et patiente genèse jusqu’à ce que les trois Ponts apparaissent, tout d’abord parallèles et point encore en or, puis en or et en forme de flèches.

 

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La Esmeralda, le plus célèbre des Tourbillons sous trois Ponts, d’or, qui obtint une médaille d’or lors de l’Exposition Universelle de Paris en 1889. Cette pièce exceptionnelle est conservée dans les collections du Musée Girard-Perregaux. © Girard-Perregaux

 

Le mouvement n'est plus qu'un composant technique, il participe à l’esthétique de la montre.

Le travail de Constant Girard-Perregaux obtient la consécration à Paris avec une médaille d’or lors de l’Exposition universelle de 1889. Cela mérite une analyse : le Tourbillon sous trois Ponts d’or est une véritable synthèse d’esthétique, de technique et, selon certains, de symbolique. C’est tout simplement un cas unique en horlogerie.
Nous avons vu plus haut que les autres fabricants recouraient à des mouvements de base « standards » sur lesquels ils montaient leurs Tourbillons. La qualité du travail de chacun n’apparaît donc pas au premier coup d’œil, mais elle doit être recherchée dans les détails, comme la qualité de la finition ou la richesse des décors. A l’inverse, Constant Girard-Perregaux s’attaque à des éléments laissés de côté par ses collègues : la structure même du mouvement, ainsi que la forme de ses composants.
Ainsi, le mouvement cesse d’être un composant seulement technique, mais participe à l’esthétique de la montre, à tel point qu’il en devient un élément de reconnaissance immédiate : nul besoin de déchiffrer la marque sur le cadran, un seul regard sur le mouvement suffit.

Le Tourbillon sous trois Ponts d’or est une icône de l’horlogerie suisse, non sans raisons. Pour la Girard-Perregaux d’aujourd’hui, ce n’est pas seulement un élément de son patrimoine, puisque la fabrication se poursuit. C’est plutôt un défi : celui de respecter l’esprit de son créateur tout en l’interprétant de façon moderne.

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Une des expressions moderne du Tourbillon sous trois Ponts, version automatique dans une boîte Vintage 1945, autre icône de la collection Girard-Perregaux. Les ponts droits dont est équipé le mouvement apparaissent dès 1860. © Girard-Perregaux

 

Willy Schweizer est Conservateur du Patrimoine Girard-Perregaux