A l’heure actuelle la plupart d’entre nous se préparent aux vacances d’été et trouvent enfin le temps de réfléchir et d’analyser l’état du marché des montres de collection de haute horlogerie. Tout d’abord, je ne me souviens pas d’une saison des enchères attendue avec autant d’exaltation que celle qui s’est déroulée à Genève en mai dernier. Non seulement il y avait des montres vraiment extraordinaires et très rares (et il y en avait aussi beaucoup de moindre qualité...) mais, pour la première fois, quatre maisons de vente se partageaient le gâteau. En plus d’Antiquorum, Christie’s et Sotheby’s (par ordre alphabétique), Phillips, en association avec Bacs & Russo, faisait ses débuts dans l’arène.

Permettez-moi de commencer par une bonne nouvelle : au niveau de la participation et des résultats de vente directe, ce fut l’une des saisons les plus animées et les plus réussies, avec plus de US $ 60 millions de ventes et plusieurs records mondiaux battus. De nombreux spécialistes qui avaient attentivement étudié les catalogues s’attendaient à des résultats positifs, mais la majorité des acteurs se demandaient aussi si le marché serait assez vorace pour absorber la grande quantité de montres proposées. Certains observateurs craignaient par ailleurs que le nombre absolu de montres présentes sur le marché des enchères chaque saison ne soit trop limité pour remplir correctement quatre catalogues, et que la qualité des ventes ne s’en trouve conséquemment affaiblie.

Puis, fin avril, environ deux semaines avant les enchères genevoises, mon cher ami Ben Clymer, fondateur de Hodinkee et observateur très bien informé du marché, a posé franchement la question dans un article « Est-ce le meilleur moment pour acheter une 2499, ou le pire ? », ouvrant ainsi la boîte de Pandore et provoquant un des débats les plus passionnés, sur internet et ailleurs, sur l’état du marché. Etrangement, les quatre maisons d’enchères proposaient chacune une référence Patek Philippe 2499/100, la dernière génération du modèle le plus légendaire de la vénérable manufacture. Une bénédiction ou une malédiction pour le marché ? Y aurait-il assez d’amateurs pour enchérir fortement sur les quatre montres ? Les opinions divergeaient, certains estimant que c’était le début de la fin, d’autres suggérant qu’il était toujours bon d’acheter une 2499, quelles que soient les circonstances.

Patek Philippe

Patek Philippe Réf. 2499/100 signé Tiffany & Co, vendue par Antiquorum CHF 471'750. © Autiquorum

Je peux confirmer avec plaisir que les quatre montres se sont vendues, et bien au-dessus de leur estimation. Antiquorum a vendu son exemplaire signé Tiffany pour CHF 471'750 (estimation : CHF 300’000-500’00). Phillips a fait mieux encore avec le modèle vendu par Beyer, atteignant CHF 533'000 (l’estimation était identique). Le lendemain Christie’s a obtenu la somme tout à fait appropriée de CHF 650'000 (estimation : CHF 400’000/800'000) pour son exemplaire quasi neuf et enfin Sotheby’s a vendu son modèle signé Gobbi pour CHF 382'000 (estimation : CHF 200’000/400'000).  Les quatre montres n’étaient certes pas identiques au niveau de leur état et de leur intégrité, mais avec un prix moyen dépassant les CHF 500'000, on serait plutôt tenté de parler de record absolu que de crise ! Cela démontre que l’attrait des montres rares et anciennes de haute horlogerie est plus fort que jamais et que les turbulences politiques dans le monde n’empêchent pas les collectionneurs d’assouvir leur passion. En fait, c’est plutôt le contraire.

CPar conséquent, nous avons assisté au même scénario lors de toutes les enchères. Les grands collectionneurs et marchands du monde entier se sont arraché les plus belles pièces, tandis que les lots de moyenne (et médiocre...) qualité peinaient à atteindre l’estimation la plus basse, voire demeuraient invendus. Cela peut sembler une mauvaise nouvelle, mais ce n’est pas le cas. Comme mentionné dans mes précédents articles, les collectionneurs du monde entier sont très bien informés et ils sont bien préparés avant d’enchérir. Comme les pièces proposées par les quatre maisons d’enchères n’étaient pas de qualités égales, nous avons assisté à des résultats mitigés. Au niveau de la performance, nous avons pu voir des taux de ventes allant de 70% à près de 100% ! En outre, les différentes propositions signifiaient que le total des ventes et la valeur moyenne des lots ne pouvaient pas diverger davantage : de moins de CHF 7 millions (Antiquorum) de ventes globales avec une valeur moyenne des lots de moins de CHF 20'000 à plus de CHF 30 millions (Phillips) de ventes totales, avec une moyenne de plus de CHF 140'000 par montre !

Nous avons vu de magnifiques résultats de manière générale, quel que soit le fabricant, le modèle, l’année ou le prix. Cela prouve que ce n’est plus la classique finale à la Federer-Nadal à Wimbledon entre Patek Philippe et Rolex. Il y a certes eu des résultats qui ont étonné le marché, par exemple les CHF 4,6 millions payés pour le spectaculaire chronographe monopoussoir en acier Patek Philippe (Phillips) ou la montre bracelet Audemars Piguet à répétition minute chez Christie’s, qui a atteint plus de CHF 600'000. Le nouveau record toutes catégories pour une Rolex vendue aux enchères, avec un montant de plus de CHF 1,3 million, a été établi par la Daytona Albino, autrefois propriété d’Eric Clapton. Ce record a fait les grands titres de la presse, mais la General MacArthur Jaeger LeCoultre Reverso chez Antiquorum, partie à CHF 87'500, était un moment mémorable également. C’est toujours pareil : les collectionneurs recherchent la qualité, qui s’exprime par l’état, la rareté, l’originalité, la provenance et l’originalité.

Patek Philippe

Chronographe Patek Philippe monopoussoir, de 1927, vendue CHF 4'645'000 par Phillips. © Phillips

Les montres (de poche) anciennes ont également réalisé de belles performances avec plusieurs résultats remarquables, démontrant ainsi que nous ne sommes pas en présence d’un phénomène uniquement lié aux montres bracelets.

Rolex demeure sans conteste le nom le plus recherché. Ce fut patent lors des enchères présentées par Phillips sous le thème « Glamorous Day-Date » lors desquelles un exemplaire extrêmement rare en platine (Ref. 6612 de 1958) a atteint les CHF 473'000, établissant un nouveau record absolu pour les modèles Day-Date vendus aux enchères. Mais si l’on se penche sur les listes des dix meilleures ventes publiées par les quatre maisons d’enchères, on trouve bien d’autres noms et c’est la preuve que le marché est plus varié et plus ouvert d’esprit que jamais.

Nous avons donc toutes les raisons de nous réjouir de nos vacances d’été et nous pouvons nous attendre à une saison des enchères encore plus intéressante cet automne. Je pense en effet que tous les acteurs (vendeurs, acheteurs, marchands et maisons de ventes) vont procéder à des analyses et adapter leurs stratégies à cette réalité de 2015, déjà comprise par certains, et peut-être bientôt par d’autres.