Chaque année, l’UNESCO fait un appel aux nations pour qu’elles lui soumettent une liste de savoir-faire destinés à enrichir le patrimoine culturel de l’humanité. Chaque pays soumet ses traditions, cultures, savoirs, à sa guise. L’UNESCO n’en retient qu’une par an et par pays. La prochaine étude des dossiers sera en mars 2015.

En 2014, la Suisse a donc proposé sa liste. Elle comporte encore, pour le moment, huit entrées. Entre désalpe et yodel se niche l’horlogerie. Les médias s’enflamment. Les acteurs horlogers distillent quelques arguments, sans jamais, ou presque, vouloir s’engager à visage découvert. Sujet sensible ? Peut-être. Mais de manière plus nuancée, beaucoup d’acteurs sont multi-culturels, entre groupes sud-africains, maisons de luxe à la française, horlogers allemands, anglais...et savoir-faire effectivement suisse. Difficile, en ces conditions, de prendre un parti net et tranché.

Le clan des pour : reconnaître un savoir-faire unique au monde

Chacun y va de sa thèse. Le plus souvent, improvisée. Car l’actualité a défrayé la chronique, mais une journée ou deux, pas plus, fin octobre. Il fallait attraper le sujet au vol et, autant que possible, se faire un avis.

De prime abord, celui-ci est enthousiaste. L’UNESCO consacre officiellement un savoir-faire helvétique qui n’a pas son égal dans le monde. « Une des missions de l'Unesco est de mettre en lumière la science et la culture. Quelle autre branche, mieux que l'horlogerie, incarne ces valeurs ? », demande Jean-Marie Schaller, CEO de Louis Moinet. « On peut dire ce que l’on veut, le Poinçon de Genève ne peut s’obtenir qu’à Genève ! », renchérit une manufacture indépendante. Il y a donc lieu de consacrer des arts et techniques développés spécifiquement dans ce canton, dans cette ville, voire de les élever comme un art horloger purement suisse.

Genève

Genève, haut lieu historique de l’horlogerie suisse. © DR

D’autres voient en cette action une manifestation secondaire du Swiss Made. Paranoïa identitaire ? Peut-être, car si l’UNESCO inscrivait l’horlogerie suisse à son patrimoine mondial, cela ne changerait...rien. Le titre est purement honorifique. On ne peut toutefois douter que les partisans d’un Swiss Made renforcé utiliseraient ce nouvel argument pour mieux sanctuariser le précieux savoir-faire helvétique.

Enfin, la valeur marchande d’un tel titre est évoquée. L’UNESCO, meilleur ambassadeur de l’horlogerie suisse ? Ce n’est pas, on s’en doute, la vocation de l’organisation. En revanche, si elle retenait l’option proposée par la Suisse, l’ONU, maison mère de l’UNESCO, pourrait-elle en cas de danger dépêcher ses casques bleus pour défendre ce patrimoine mondial ? Des casques bleus aux portes d’un Locle assiégé ? A date, le scénario (catastrophe) fait sourire. Mais on connaît la prévoyance helvétique, jamais ne rien laisser au hasard... !

Plus sérieusement, l’inscription des savoir-faire horloger à l’UNESCO aurait au moins une valeur contraignante pour la Suisse : son obligation de protéger l’horlogerie. Et là, les partisans du Swiss Made jubilent. La convention de l’UNESCO enjoindrait la Suisse à « prendre les mesures juridiques, scientifiques, techniques, administratives et financières adéquates pour l'identification, la protection, la conservation, la mise en valeur et la réanimation de ce patrimoine ».

Le clan des contre : un affront à l’Histoire

Comme pour mieux attaquer, les opposants à l’initiative se mettent d’abord d’accord avec leurs adversaires : oui, à l’heure actuelle, l’horlogerie suisse n’a pas d’égal. Puis vient la question fatale : mais fut-ce toujours le cas ?

Pour le clan des contre, c’est un affront historique que de reconnaître l’exclusivité à la Suisse d’un patrimoine qui s’est construit à l’échelle européenne. L’histoire ne peut que leur donner raison. Trois grandes nations ont construit le socle horloger moderne sur lequel la Suisse excelle seule aujourd’hui : l’Angleterre, la France, et la Suisse elle-même. Le siècle des Lumières est constellé d’inventions d’Harrison et Dent au même titre que celle de Louis Moinet ou d’Abraham-Louis Breguet. Pourquoi seule la Suisse s’arrogerait la paternité d’une construction européenne ?

Louis Moinet

Louis Moinet. © Louis Moinet

Pour d’autres, l’inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO recèle une composante muséale. L’horlogerie n’est pas un patrimoine, nous disent-ils, mais un savoir-faire, un art, qui plus est en perpétuelle évolution. C’est ce qui le différencie de la désalpe, va-t-on jusqu’à lire ! Reconnaître son importance dans la Suisse contemporaine, oui, mais la patrimonialiser, non ! L’horlogerie devrait au contraire s’inscrire au panthéon des arts & métiers, pas au registre des patrimoines endormis. Affaire à suivre en mars 2015... et animation garantie dans les couloirs de Baselworld.