Patek Philippe est considéré comme un monument, et pas seulement par les collectionneurs passionnés d’horlogerie et les spécialistes.  Sa riche histoire est pavée d’innovations, de savoir-faire inégalé et de nombreuses légendes. Dans toutes ces disciplines, la vénérable entreprise a toujours brillé par son excellence. Et ce depuis  maintenant 175 ans.

La marque familiale doit une grande partie de sa splendeur aux créations spectaculaires qu’elle a créées pour ses clients les plus exigeants : des chefs-d’œuvre uniques, dotés de complications, de design artistique et d’une qualité sans pareille.  Si certains clients historiques de la maison genevoise étaient des célébrités d’Hollywood, du monde des sports ou de la musique,  d’autres étaient des hommes d’affaires réputés ou des têtes couronnées.

Né à New York, Henry Graves Jr. était  non seulement un banquier mais aussi un collectionneur passionné et un sportif.  C’est Graves et le  célèbre constructeur automobile James Ward Packard  qui ont poussé les maîtres horlogers de Patek Philippe jusqu’à leurs extrêmes limites en leur commandant,  année après année,  des Grandes Complications toujours plus  complexes et sophistiquées.  D’un point de vue historique, on peut considérer Graves comme le plus important client de Patek Philippe.

Le point culminant de cette compétition sera atteint en 1933 (au plus profond de la Grande Dépression !) lorsque Henry Graves Jr. prendra enfin possession de sa Patek Philippe No. 198'385 :  ce chef-d’œuvre massif à double cadran comprend  900  composants, pèse plus d’un demi-kilo et offre 24 complications horlogères.  Graves déboursera la somme impressionnante de 60'000 francs suisses pour ce garde-temps qui restera pendant plus de 50 ans la montre la plus compliquée jamais créée.

 

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La Supercomplication Henry Graves Jr. de Patek Philippe.


A la mort de Graves en 1953, sa famille vendra la Supercomplication à Seth G. Atwood,  collectionneur réputé  d’horloges, de chronomètres et de montres, et fondateur du Time Museum de Rockford, dans l’Illinois.  Elle sera exposée pour la première fois au public en 1999, lorsque Sotheby’s vendra aux enchères un lot de pièces provenant du Time Museum. Estimée entre 3 et 5 millions de dollars, la Supercomplication Henry Graves dépassera tous les pronostics et sera adjugée pour 11 millions de dollars à un collectionneur privé resté anonyme.  Jusqu’à ce jour, c’est le prix le plus haut jamais payé pour une montre.

Sotheby’s a annoncé dernièrement qu’elle mettra à nouveau aux enchères le Saint-Graal – la Supercomplication Henry Graves – le 11 novembre à Genève, et qu’elle s’attend à un prix de vente « dépassant les 15 millions de francs suisses. » Un prix raisonnable ? Excessif ? Ou peut-être trop modeste ?

Je me suis longuement interrogé sur la valeur de ce trésor. De par son exclusivité, son histoire,  son nombre de complications et la signature réputée figurant sur son cadran, il s’agit de la montre la plus précieuse détenue en mains privées. Point final.

Bien sûr, il existe des chefs-d’œuvre signés Breguet, comme la Marie-Antoinette, des chronomètres historiques signés Harrison ou des horloges signées Thompion – pour n’en citer que quelques-uns – qui  méritent d’être considérés comme « historiquement extrêmement importants et précieux ». A la différence qu’ils sont conservés dans des musées et qu’il y a peu d’espoir de les retrouver un jour dans une vente aux enchères.

Certes, 15 millions de francs suisses est une belle somme pour une montre que, finalement, personne ne portera jamais. Cela représente l’équivalent de 50 montres légendaires Patek Philippe Réf. 1518 en or jaune,  le nombre de montres vendues aux enchères ces dix dernières années.  Encore plus extrême, avec cette somme, vous pourriez vous offrir 1000 (oui, mille)  Rolex Daytonas automatiques en acier.  Quelle façon terrible de voir les choses !

J’ai ensuite analysé les choses d’un autre point de vue : c’est moins de la moitié du prix qu’un collectionneur a dernièrement déboursé  pour une Ferrari 250 GTO*,  qui a été produite à 39 exemplaires ! Et près du quart du prix atteint par Orange Balloon Dog**, une œuvre de Jeff Koon (un artiste contemporain)!  Mais peut-être n’est-ce toujours pas la bonne façon de voir les choses…

Pour moi, une seule conclusion s’impose:  la « Graves » n’a tout simplement pas de prix. J’entends par là que personne ne peut déterminer sa valeur, ni dire quel prix serait exagéré. J’espère sincèrement que ceux parmi vous, chers lecteurs, qui possèdent la somme nécessaire sur leur compte en banque,  se rendent compte que la Supercomplication Graves en vaut chaque centime, que la somme sous le marteau du commissaire-priseur commence par un 1, un 2 ou un 3….

* US$38,115,000: Ten Important Motor Cars from the Maranello Rosso Collection, 14 août 2014, Bonhams, Carmel, California
** US$58,405,000: Post-War and Contemporary Evening Sale, 12 novembre 2013, Christie’s, New York