A l'échelle de séculaires manufactures, 10 ans, ce n'est rien. Le poncif "Aux âmes bien nées, la valeur n'attend point le nombre des années" serait d'une outrageante facilité. Pourtant, 10 ans, lorsque l'on est une jeune société 100% indépendante et que l'on a réussi à se faire un nom, cela mérite quelques belles bougies. Les Ateliers Louis Moinet viennent de les souffler, avec toute la discrétion et l'humilité qui les caractérisent.


Souffle jurassien
"Je suis né dans ces montagnes. J'en ai le caractère, j'en cultive l'indépendance. Alors oui, j'ai toujours voulu faire de l'horlogerie à ma manière". Jean-Marie Schaller (photo ci-dessus), qui préside à la destinée des Ateliers depuis leur création, était voué à faire sa propre route horlogère.

De là à dire qu'il a choisi Louis Moinet comme une évidence créative, il n'y a qu'un pas...qu'il ne franchit pas. "C'est Daniel Roth qui m'en a parlé le premier. Il travaillait à la renaissance de la marque Breguet, il y a près de 30 ans. En investiguant dans les archives de la maison, il a constaté la récurrence du nom Louis Moinet et son influence décisive sur les travaux de Breguet. Il m'a suggéré de reprendre la marque car elle semblait bien me correspondre".

 

"La pépite Louis Moinet vaut de l'or et il faut se lancer."

Contre toute attente, Jean-Marie Schaller ne saute pas sur l'occasion. Une vie mouvementée, d'autres activités en cours et, de toutes façons, le tempérament d'un homme qui prend son temps : sa décision doit encore mûrir. Jusqu'à ce qu'un ami lui soumette, quelques années plus tard, la même idée. Avant d'avoir écho qu'une tierce personne était, à son tour, intéressée à la faire revivre. Il ne faut cette fois pas plus longtemps au Jurassien pour comprendre que la pépite Louis Moinet vaut effectivement de l'or et qu'il faut se lancer. En avril 2004, il y a tout juste dix ans, il fonde les Ateliers Louis Moinet.

 

Louis Moinet Magistralis

La Magistralis, grande complication qui a inauguré l’usage de roches spatiales au sein des cadrans des Louis Moinet. © Louis Moinet


Rupture chronographique
Depuis, le chemin parcouru semble évident. Une petite société, un grand nom, un univers astral totalement inédit et, bien entendu, cette découverte inouïe du premier chronographe de l'histoire, daté de 1816. La pièce rebat les cartes, oblige à revoir en urgence tous les manuels d'horlogerie, et met devant le fait accompli des marques qui se clamaient pionnières de la chronométrie. Elles se retrouvent, du jour au lendemain, reléguées au rang des seconds rôles, voire des figurants.

"C'est ce chronographe qui nous a mis sur les rails", résume Jean-Marie Schaller. C'est, en quelque sorte, l'An II de la marque. Il ne doit pourtant pas faire oublier l'An I des Ateliers Louis Moinet. "Une période de petits pas", se souvient le CEO. "Nous sortions une nouveauté annuelle, nous attendions les retours du marché et préparions la suivante. Nous n'avions pas le droit de manquer la cible. Nous n'avions pas la surface financière pour nous le permettre".


Le blues de l’entrepreneur
Est-ce à dire que le déterminé président a envisagé, par gros temps, de jeter l'éponge ? "Une fois, oui. Aux tout débuts, nous avions identifié un problème de conception sur un mouvement de l'un des fournisseurs avec qui l'on travaillait à l'époque. De son fait, je me retrouvais avec des problèmes de fiabilité que j'ai mis du temps à résoudre. Lorsque l'on démarre, c'est un coup dur. Quand j'en ai pris conscience, j'ai accusé le coup, sévèrement, pendant 24 heures. Pas seulement pour l'impact économique de la malfaçon. Parce que j'avais le sentiment d'avoir trahi ceux qui m'avaient soutenu dès le départ".

 

"La créativité, pierre philosophale de la marque."

Cette confiance, Louis Moinet la cultive toujours par son indépendance totale. Elle lui garantit sa liberté créative, le respect de la lettre de M. Louis Moinet en personne. Car, c'est un fait, la créativité reste la pierre philosophale de la marque.

 

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Les Ateliers Louis Moinet, à St Blaise (NE). © Louis Moinet


Géologie horlogère
Son univers est, précisément, l'Univers, ses planètes, ses comètes. "L'idée nous est venue lors de la conception de notre grande complication, la Magistralis. Nous voulions faire une phase de Lune différente. C'est là que nous avons décidé d'en réaliser une avec de la véritable roche lunaire", décrit Jean-Marie Schaller.
Sans le savoir, il s'ouvre un vaste champ des possibles dans lequel la marque va durablement s'ancrer. "Au fil des pièces, nous avons décliné cette approche avec de multiples roches vieilles de plusieurs centaines de millions d'années. C'était inédit, poétique, une façon d'avoir avec soi un morceau d'éternité".


Et demain ?
A cette échelle géologique, les Ateliers Louis Moinet, du haut de leurs 10 ans, font figure d'étincelle, mais de celles capables d'allumer un grand feu. La marque a traversé la crise des années 2007 - 2008, là où bon nombre ont trépassé. Elle s'est attiré les faveurs de collectionneurs avertis. Parmi eux, bon nombre de têtes couronnées qui n'hésitent pas - fait particulièrement rare dans le discret gotha royal - à témoigner publiquement de leur soutien à cette jeune marque indépendante.

 

"Offrir de nouvelles émotions"

La dernière question, Jean-Marie Schaller l'attendait : "Où sera Louis Moinet dans 10 ans ?". L'homme, avec la réserve qu'on lui connaît, esquivera. Nul doute qu'il en a la perspective. Tout ce que l'on sait, c'est que la marque suivra la ligne qu'elle s'est fixée il y a 10 ans et dont elle n'a jamais déviée : "Mechanical Art in Limited Edition". Avec un seul objectif : "offrir de nouvelles émotions", sourit le CEO. On ne saura pas ce qu'il a en tête. Son sourire ne trahit peut-être pas les 10 prochaines années, mais on note que dans deux ans, en 2016, l'invention du chronographe par Louis Moinet aura tout juste deux siècles.

 

Louis-moinet-chronographe

Le Compteur de tierces de 1816 à très haute fréquence (216 000 alternances par heure), qui révolutionna l’histoire de la chronométrie. © Louis Moinet