C’était typiquement un homme de 35 ans. Né et élevé dans la richesse et l’abondance. Il se rendait souvent dans des lieux exclusifs à l’étranger pour le travail et pour les vacances, ainsi que pour faire du shopping dans les magasins de luxe. Bien que sensible au prix, il aimait exhiber les marques de différentes maisons de haute horlogerie. C’était le profil du consommateur indien en 1995, lorsqu’il n’y avait en Inde que deux ou trois distributeurs de montres de luxe et cinq ou six magasins multi-marques. Il y avait Finex Distribution avec Raouff Ansari, basé en dehors de Mumbai, qui représentait Cartier, Delaneau et quelques autres ; Deepak Premnarayen, qui distribuait Audemars Piguet et une poignée d’autres marques, et Goel & Co. qui s’occupait de Raymond Weil.

Dans le domaine de la mode, il n’y avait pratiquement aucune marque présente en Inde. Et des noms comme Hugo Boss, Canali, Paul Smith, Hermès, Ferragamo ou même un label aussi populaire que Zara étaient inconnus, excepté parmi l’élite la plus riche.

C’est à la fin des années 1990 que le premier segment du luxe, l’horlogerie, mais aussi l’industrie automobile, a contribué à développer l’industrie du luxe. De nombreuses enseignes internationales comme Swatch Group (alors SMH Group), Chanel et LVMH furent parmi les premières à ouvrir des filiales et à investir en Inde. En 2000 le secteur informatique indien a conquis le monde. Cela a permis à des Indiens âgés de seulement 24 ans, professionnellement qualifiés mais pas traditionnellement riches, de voyager et de découvrir cet univers. Le jeune Indien était soucieux de son apparence et voulait faire impression dans le monde concurrentiel de l’entreprise. Il souhaitait détenir des biens jusque-là réservés au Khandaani rayezz, le riche par tradition. Il est devenu l’emblème de l’évolution de la consommation en Inde. En fait, les médias new age l’ont baptisé « YUM », acronyme de « young urban male », jeune mâle urbain. Les médias ont formé ce consommateur qui s’est allègrement approprié cette nouvelle notion du luxe. Dès 2004 ce nouveau client est encore plus jeune, sans responsabilités familiales, prêt à dépenser son salaire uniquement pour lui-même et pour satisfaire ses désirs, et non plus seulement ses besoins.

l’Inde est comme une femme enceinte : son développement est une évidence et l’issue est non moins certaine

« L’augmentation du revenu disponible, du niveau de vie, de l’accessibilité et de la disponibilité des marques de luxe dans le pays (des montres et d’autres produits) ont changé le profil du consommateur indien du luxe. Grâce aux médias, à la publicité et à la grande visibilité des marques de luxe dans les pays avoisinants (Dubai, Singapour, Hong Kong, etc.), le consommateur est mieux informé et achète avec plus d’assurance », explique Sharjeel Khan, directeur de Zimson Times Pvt., détaillant de marques suisses de haute horlogerie en Inde.

Sanjay Kapoor, directeur de Genesis Luxury, qui détient les droits de marketing et de distribution en Inde pour plusieurs enseignes du luxe, renchérit : « Le consommateur conscient du logo qu’il arbore a laissé place à un consommateur davantage intéressé par la qualité et le patrimoine. Il veut aller plus loin et encourager des marques reconnues pour leur grande qualité et leur savoir-faire. Il veut du sur-mesure. « Exclusivité » est le nouveau mot à la mode. » Et le nouveau consommateur indien du luxe préfère désormais acheter localement ses produits haut de gamme, en particulier les montres, affirme Anil Madan, directeur de Johnson Watch  Co. Pvt ltd.

Le marché du luxe en Inde s’est accru en moyenne de 20% par an et devrait continuer à progresser au même rythme pendant les trois prochaines années. Le marché de la haute horlogerie (des montres à 84 US dollars et plus) représente environ 250 millions de dollars. Aujourd’hui l’Inde compte 570 centres commerciaux, dont 4 consacrés au luxe, et des marques comme Zara, Canali, L’Occitane, MAC, Clarins, Paul Smith, Audi, Aston Martin et Ferrari ont réussi à captiver même la classe moyenne indienne. Les plus grands noms comme Corum, Hermès, Swatch Group et LVMH ont certes des filiales dans le pays, mais les jeunes Indiens recherchent aussi des marques plus exclusives comme de Grisogono et HYT. Il faudra encore du temps au marché du luxe en Inde pour rivaliser avec celui de Hong Kong ou de la Chine, mais il est là pour durer. J’ai le sentiment que pour l’industrie du luxe l’Inde est comme une femme enceinte : son développement est une évidence et l’issue est non moins certaine, mais la date exacte de l’accouchement est indéterminée.