WorldTempus: Il y a une jolie histoire derrière l’origine du nom Pierre DeRoche. Pouvez-vous nous la raconter ?

Pierre Dubis: Bien sûr.  Au moment de constituer la marque,  je pensais,  non sans fierté, que je pourrais l’appeler Pierre Dubois. Mais notre famille compte trois frères Dubois ;  nous habitons tous à la Vallée de Joux, deux d’entre nous travaillent chez Dubois-Dupraz et je voulais éviter les confusions. Je me suis alors souvenu d’une vieille histoire – mais authentique – quand  j’avais  environ 3 ans et que j’allais à l’école.  Je connaissais un vrai paysan-horloger qui me répétait souvent que mes parents étaient fous de m’avoir appelé Pierre avec Dubois comme nom de famille! Et donc, lui m’appelait  Pierre Deroche, ou parfois même Pierre Caillou Deroche.  Je me suis souvenu de cette histoire et j’ai décidé d’appeler la marque Pierre DeRoche.

 

Pierre DeRoche concentric chronograph

A gauche, le premier chronographe concentrique au monde (les 3 aiguilles du chronographe sont sur le même axe), produit par le père de Pierre Dubois, et source d'inspiration pour le modèle Pierre DeRoche à droite. © Paul O'Neil/Worldtempus

 

Comment le commerce de l’horlogerie  a-t-il évolué depuis dix ans qu’existe Pierre DeRoche ?

Beaucoup de choses ont changé mais je pense que le développement prédominant a été l’intégration verticale des marchés et la position dominante des grands groupes horlogers.  Pour vous donner un exemple, nous avons participé pendant quatre ans au salon GTE de Genève. Chaque année, le nombre d’exposants diminuait et finalement, cette année,  l’exposition a été annulée.  Pourquoi ?  Parce qu’elle a été démolie par le groupe Richemont.  Les premières années, il a réussi  à empêcher que l’exposition se tienne dans deux hôtels, parce qu’il paie pour faire venir des journalistes du monde entier ; il a également obligé les journalistes à s’engager par écrit à ne pas visiter les expositions concurrentes.  Du jamais vu.

 

Pierre DeRoche Royal Retro

La Pierre DeRoche Royal Retro, avec sa fonction rétrograde en 6 secteurs de 10 secondes chacun, est le modèle phare de Pierre DeRoche. © Paul O'Neil/Worldtempus

 

Les expositions comme le SIAR (à Mexico) et le Salon QP (à Londres) sont-elles une solution à ce problème ?

Oui, elles sont intéressantes pour nous. Nous avons participé plusieurs fois au SIAR avec notre distributeur local. Mais nous avons aussi pris la décision d’organiser notre propre exposition en Chine cette année,  et ça a été un très gros travail. En comparaison, BaselWorld est facile car il suffit de prendre les montres avec soi ; il n’y a pas de logistique à prévoir ni aucune démarche douanière. Mais les coûts d’autres expositions sont parfois prohibitifs. Le salon QP de Londres jouit d’une excellente réputation parmi les marques, mais il nous faut examiner s’il en vaut la peine pour nous qui n’avons aucun partenaire sur place pour soutenir les ventes.

 

Vous utilisez ETA pour vos mouvements de base. Etes-vous inquiet quant à l’approvisionnement ?

Pas à court terme, non, car nous avons du stock. Mais à long terme, nous devrons envisager  une alternative. Pour l’instant, si je fais abstraction d’une solution « manufacture »  – Vaucher Manufacture, par exemple - la seule alternative, à quantités et prix égaux, est Sellita.

Puisque nous parlons mouvement, je voudrais ajouter un mot sur notre façon de créer nos mouvements. Nous utilisons une construction modulaire et des plateformes communes, une pratique répandue dans l’industrie automobile mais parfois mal perçue par la presse horlogère, qui préfère les mouvements intégrés. Je voudrais dire que nous avons réalisé 13 développements techniques en dix ans grâce à cette construction modulaire . S’il nous avait fallu à chaque  fois développer un nouveau mouvement à partir de zéro, peut-être aurions-nous  pu lancer trois mouvement en dix ans,  avec de la chance.

 

Pierre DeRoche Royal Retro 43mm

La Royal Retro, en 43mm, est un condensé de la technologie unique des secondes rétrogrades, intégrée dans un plus petit boîtier, pour plaire au plus grand nombre. © Pierre DeRoche

 

Quel est votre plus gros défi actuel ?

Notre plus gros défi n’est pas de créer ou de produire des montres ou des mouvements. C’est de les vendre. Ce challenge-là a évolué avec les années. Quand je regarde les prévisions que j’avais faites il y a dix ans pour mon plan d’affaires, je constate que j’étais optimiste et que la situation de la distribution de détail était bien différente. Depuis, les grands groupes ont gagné en importance, et lorsque l’un d’eux est présent dans un point de vente, il se retrouve en compétition avec les trois autres grands groupes, sur les espaces disponibles, par exemple, et il ne reste plus de place pour les autres. En outre, si un détaillant souhaite représenter une des grandes marques de ces groupes, il se voit alors contraint de prendre aussi d’autres marques du même groupe, ce qui laisse encore moins de place dans ses vitrines.

 

Quels sont les projets de Pierre DeRoche pour les 10 années à venir ?

Concernant les produits, je pense que nous allons continuer dans la même voie qu’aujourd’hui, à savoir, rester dans ce qui s’appelle le segment des moyennes complications. Nous ne faisons pas de montres simples, comme des 3-aiguilles, par exemple. Nous avons toujours au moins une complication, mais pas de complication suprême, comme le tourbillon. Nous allons continuer de développer notre modèle phare Royal Retro, et l’année prochaine, une nouvelle complication sera ajoutée à cette ligne. De plus,  nous allons aussi travailler sur les designs plus classiques,  comme nous l’avons fait ces dernières 10 années,  avec des combinaisons de complications. Mon objectif est aussi de passer d’une production annuelle de 200-250 montres  actuellement à 600-800 montres dans cinq ans.