WorldTempus: Vous êtes un expert de la lenteur. Quel rapport avec la haute horlogerie ?

Carl Honoré: Si l’on observe comment les gens lisent l’heure aujourd’hui, on constate que c’est essentiellement sur des montres bon marché, des écrans digitaux ou des smartphones. Tous ces objets sont quelconques, et comme nous regardons l’heure sur ces objets quelconques, cela renforce l’idée que le temps n’est qu’un produit comme un autre, comme le pétrole et le gaz, avec lequel on peut faire commerce librement. C’est une ressource à exploiter.
Mais si l’on s’intéresse à la haute horlogerie et qu’on lit l’heure sur une montre qui a nécessité des heures ou des jours de travail et qui s’appuie sur une tradition centenaire, alors notre rapport au temps se modifie. Cela nous rappelle que le temps n’est pas un produit mais un don, le don le plus précieux que nous pouvons nous offrir à nous-mêmes et aux autres. C’est pourquoi je pense que la haute horlogerie a parfaitement sa place dans la révolution de la lenteur.

Et vous, comment gérez-vous l’idée du temps ? Est-ce important pour vous d’avoir un objet de qualité pour la mesure du temps ?
L’une des clés de la lenteur est le développement d’une relation au temps moins névrotique. Toutes les études montrent que la seule vision d’une pendule suffit à ce que les gens s’inquiètent de l’heure, raison pour laquelle les casinos et les grands magasins n’ont jamais d’horloges, parce qu’ils veulent que vous oubliiez l’heure et que vous ralentissiez. Donc la présence d’une horloge ou d’un simple tic-tac alimente notre manie d’aller toujours plus vite, alors il faut avoir une relation plus fluide avec le temps.

 

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Levez le pied et oubliez idée que chaque jour doit être une course contre le temps. © DR

Comment les horlogers en particulier peuvent-ils prendre cela en considération ?
Une société de New York a créé « des montres lentes » qui vous permettent de ralentir le temps, mais je trouve que l'Arceau Le Temps Suspendu est une merveilleuse idée qu’ont eue les horlogers d'Hermès pour appréhender la notion de lenteur. Cela montre également que les gens commencent à s’éloigner du virus de l’urgence et de l’idée que chaque jour doit être une course contre le temps. Une des façons de reprendre le contrôle sur le temps ou de regagner son autonomie temporelle, est de s’amuser avec la montre elle-même et de profiter du moment. Nous avons perdu cette faculté et sommes souvent en train d’accomplir plusieurs choses à la fois. Alors je suis en faveur de tout objet ou gadget qui nous permette de profiter de l’instant.

Quels conseils donneriez-vous à ceux qui veulent adhérer à la révolution de la lenteur mais n’y parviennent pas ?
Le problème c’est l’immense tabou à propos de la « lenteur ». Elle est devenue synonyme de paresse et de tout ce que personne ne veut être. Donc ralentir est comme un coupable secret car nous sommes accros à la vitesse. Et comme pour tout drogué, lorsqu’on vous prive de votre dose, c’est la panique. Alors si nous nous retrouvons avec un après-midi de libre, nous ne savons souvent pas quoi faire et nous avons le sentiment que nous devons le remplir d’activités.
Le travail nous pousse dans la même direction et c’est difficile, mais de plus en plus de gens trouvent des moyens de ralentir. Ils réalisent que la vitesse nuit à leur santé et qu’en fait la qualité de leur travail s’en ressent.

Et maintenant… ?
Ralentissez ! On pourrait affirmer que la pression de l’urgence a commencé dès que l’homme a appris à mesurer le temps, mais elle a vraiment explosé avec la révolution industrielle et n’a fait qu’augmenter depuis. Pendant toute cette période, l’accélération a fait plus de bien que de mal. Mais depuis environ dix ans, on a l’impression que le balancier de la pendule est allé trop loin. Cela nous blesse collectivement, mais les choses commencent à changer. Mais c’est la révolution de la lenteur, donc ce ne sera pas rapide !