David Chokron: Vacheron Constantin présente des nouveautés qui sont en quasi-totalité des squelettes. Pourquoi ?
Juan Carlos Torres: Il y a un métier que nous n’avions jamais mis en valeur, celui du squelettage. Tout le monde parle de métier d’art, mais personne n’a encore élevé la gravure de squelettes à leur niveau. Ce n’est pas le même métier de gravure que celui d’une boîte ou de cadrans. Ce ne sont pas le même toucher, les mêmes motifs, la même force de pression. Il faut qu’il n’y ait aucune bavure, tout doit être parfait. C’est un travail méconnu. Et un squelette se conçoit, ça ne s’improvise pas. Ingénieurs et designers travaillent ensemble pour créer le mécanisme, ses forces, ses composants de façon à ce que quand on enlève 70% de la matière, la marche ne soit pas altérée. Par exemple, quand nous avons développé notre répétition minute ultra-plate, nous avons créé sa version squelette en même temps.

C’est un héritage historique ?
Depuis 1780, Vacheron a des pièces ajourées. Cette notion existe dans notre horlogerie depuis toujours, dans des quantièmes perpétuels, des extraplats, mais on ne l’a jamais mise en valeur. L’année dernière, nous avons fait un salon très féminin. Cette année, nous faisons des squelettes homme et dame. Pour montrer la prouesse technique, nous avons deux pièces exceptionnelles, très compliquées. Puis nous avons mis le calibre 1003 avec ses pairs métiers d’art dans les Fabuleux Ornements. Mais en interne, il faut savoir qu’une marque comme la nôtre se doit de pérenniser les métiers, l‘horlogerie traditionnelle qui est notre vocation. Il faut que nos nouveaux horlogers aient des perspectives. Nous avons traité ce produit aussi pour leur donner de la responsabilité, car leur moyenne d’âge a considérablement baissé. Ils n’avaient jamais touché de squelette. Là, ils sont servis.

 

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Malte Tourbillon Squelette. © Vacheron Constantin

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Quelle a été l’inspiration ?
Notre designer a eu comme challenge de créer des squelettes pas idiots. Par exemple, sur le tourbillon 14 jours, le design très architectural provient de l’idée de torsion. On donne l’impression que certaines pièces ont été tordues, mais c’est fait par anglage. C’est un travail avec l’équipe de gravure pour trouver une autre dynamique. Pour moi, un squelette doit être décoré, il n’était pas question de laisser des surfaces lisses.

Les effets de transparence sur un poignet masculin sont à double tranchant pourtant.
Mais à force de porter des montres, on n’a plus de poils (rires).

Peut-on dire que les Fabuleux Ornements sont votre coup de cœur ?
J’adore. Ca fait longtemps qu’on n’a pas sorti de pièces aussi romantiques, aussi poétiques et travaillées. L’émail grand feu et cloisonné, l’opale cloisonnée, on a été loin dans la recherche de la glyptique et dans le traitement des matières, et c’est fait chez nous. Ce ne sont pas des jouets, ce sont des pièces d’horlogerie. Dans 10, 20, 40 ans, elles auront encore leur valeur.

Ces pièces ne sont-elles pas essentiellement achetées en Chine ?
C’est en Chine que je vends le moins de ces montres. Par contre, à Hong Kong et à Taiwan, nos clients sont très pointus, la communauté chinoise à Londres et aux Etats-Unis également. Notre particularité, c’est que nous ne traitons pas la Chine par-dessus la jambe. Le bouche-à-oreille a très bien fonctionné pour nous. Au début de notre implantation, des montres nous sont arrivées dans un état lamentable. C’étaient des pièces cachées par les familles. Nous les avons restaurées et ça a fait un buzz terrible. Le tout exacerbé par l’ouverture et le changement. Nous avons inauguré des points de SAV à Shanghai et à Pékin. D’autre part, nous avons ouvert des boutiques dans les petites villes d’un million d’habitant aussi. Nous avons 25 points de vente et il nous manque encore la partie intérieure du pays. Je suis confiant pour la Chine, car nous ne la traitons pas comme une vache à lait.

 

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Les 4 pièces de la collection Métiers d'Art Fabuleux Ornements. © Vacheron Constantin

 

« Dans deux ans, nos mouvements serons 100% manufacture. »

Comment vont évoluer vos mouvements?
Dans deux ans, nous serons 100% manufacture, y compris un mouvement de chronographe automatique. Nous avons une plateforme commune en développement avec Roger Dubuis. Au début tout le monde m’a dit qu’on ne pouvait pas. Mais l’horlogerie s’est faite comme ça. Ce sont des développements communs, en particulier dans la Vallée de Joux. Nous avons mis nos équipes ensemble, chacune avec son style et ses spécifications. Moi j’avais besoin d’un chrono sport. Alors à l’arrivée, les produits ne seront pas les mêmes. Si 30% des pièces sont communes, c’est un maximum. Et notre futur chronographe manuel sera fait à la Vallée. L’année prochaine, pour le 260e anniversaire de Vacheron Constantin, vous verrez un feu d’artifice de produits entièrement faits à l’interne. Puis en 2016, il y aura les 20 ans d’Overseas…

Comment se comporte Vacheron sur le marché américain ?
Pour nous, c’est la bonne surprise. Nous y avons eu des problèmes pendant des années. Nous n’avions pas la bonne organisation, ni les bons produits et il y avait une hégémonie totale de Patek Philippe. Cette hégémonie continue mais on gagne chaque année des parts de marché. On est actuellement en balance de plus en plus souvent. Le client hésite entre les deux. Nos points de vente à New York et à Rodeo Drive ont montré notre niveau de service. Il y a une clientèle très raffinée à Los Angeles, c’est là que je vends le plus de Patrimony simples, de Dress Watch. Les Etats-Unis sont devenus notre second marché, devant l’Europe.

Peut-on parler de chiffres ?
Nous produisons autour de 30 000 pièces. Et on est en embauche de 150 à 200 personnes depuis 7-8 ans. La formation d’un horloger confirmé, c’est aussi long que celle d’un médecin. Mais je n’aime pas la notion de la quantité de pièces. Notre unité de compte est plus le nombre d’heures de travail.

Comment va évoluer votre distribution ?
Nous avons développé nos boutiques dans les grandes villes de la planète et là où la distribution n’était pas structurée par les détaillants, comme par exemple le Brésil. On est passé de 550 à 300 points de vente. On ne va pas continuer à diminuer, on va ouvrir des points de vente et l’essentiel sera avec des partenaires. Je ne vais pas ouvrir à Milan ou Rome sans mon partenaire local. Nous ne sommes pas encore présents au Japon, ni à Miami ou en Amérique Latine. Il nous reste de la marge. Et qui sait comment le monde va grandir.