Je ne me souviens pas de ventes aux enchères horlogères attendues avec autant d’impatience que celles du week-end dernier à Genève. Un total de quelque 200 garde-temps a été mis en vente et deux événements sont sortis du lot : la vente du soir célébrant le 175e anniversaire de Patek Philippe chez Christie’s, avec une centaine de montres représentatives de plus de 150 ans de production, et la vente par Sotheby’s de la « Supercomplication Henry Graves Jr de Patek Philippe », véritable temps fort de la saison.

En quoi ce week-end a-t-il pris une telle importance aux yeux des collectionneurs de montres du monde entier ? En premier lieu, on n’avait pratiquement jamais vu autant de montres mises en vente en moins de 100 heures, autant de pièces majeures surtout. En second lieu, les ventes mettaient à l’honneur Patek Philippe, la fameuse manufacture genevoise qui célèbre cette année son 175e anniversaire. Cela s’est passé à un moment où des montres raffinées signées par d’autres entreprises historiques comme Audemars Piguet, Breguet, Rolex ou Vacheron Constantin (par ordre alphabétique) connaissent un succès croissant auprès de l’élite des amateurs de montres, jusqu’à « remettre en question » la position de leader de Patek Philippe dans les collections. Le marché a été clairement mis à l’épreuve du stress, en particulier les collectionneurs de montres Patek Philippe.

En résumé, le marathon de 4 jours de ventes aux enchères s’est soldé par un turn-over cumulé de quelque CHF 80 millions et plusieurs records mondiaux ont été battus par des montres Patek Philippe. En toute logique, on peut conclure en disant « mission accomplie – heureux dénouement ». Mais commençons par y regarder de plus près avant de tirer les conclusions.

A environ 15 minutes de l’ouverture de la vente du soir « 175 ans de Patek Philippe » chez Christie’s, la salle était déjà remplie par des acheteurs venus des 5 continents (vraiment, je vous l’assure). Quand le lot n°1, un brevet original déposé aux Etats-Unis pour le design d’un pont Adrien Philippe, a été adjugé à 10 fois son estimation basse, on pouvait estimer à coup sûr que la vente allait battre tous les records. Mais les observateurs avisés de la salle se sont rapidement rendu compte (après le lot 11 vendu à son estimation basse) que les enchérisseurs étaient bien renseignés et que seules les pièces les plus rares et les mieux conservées allaient susciter un grand intérêt alors que les pièces de moindre importance atteindraient des sommes plus raisonnables. Le lot phare, une montre Référence 2499 en or rose extrêmement rare (4 exemplaires connus) datant de 1951, a été vendu à un collectionneur de la salle pour CHF 2,629 millions, au-dessus de son estimation haute. Il est intéressant de signaler que cette montre est passée deux fois aux enchères au cours de la dernière décennie, les deux fois chez Sotheby’s : une fois à New York en 2004 (vendue à US $ 926’000) puis à Genève en 2008 (vendue à CHF 1,678 million). Cela montre clairement la direction prise par les montres les plus importantes. Le deuxième temps fort de cette soirée fut la vente d’une magnifique Heure Universelle Référence 2523, avec cadran en émail bleu, pour un montant de CHF 2,225 millions. En 1997, elle avait été vendue CHF 652’500 par Antiquorum.

Le temps fort absolu s’est déroulé lundi matin chez Sotheby’s : la vente de la « Supercomplication Henry Graves Jr de Patek Philippe ». A l’issue d’une longue compétition, elle a été remportée pour CHF 23,2 millions par un enchérisseur anonyme. Pour plus de vingt-trois millions de francs suisses effectivement ! Vous vous souvenez sans doute de l’éloge que j’en ai fait et de la grande admiration que j’ai manifestée pour ce graal dans un article récent (« Le Saint Graal a-t-il un prix ? »). A ma grande satisfaction, le marché lui a rendu justice et l’a estimé à une juste valeur : il figure désormais au sommet du mont Olympe de l’art comme une des œuvres les plus importantes et les plus prisées jamais créées par l’homme, parmi les peintures impressionnistes les plus significatives de l’histoire, les vases Ming les plus raffinés, les voitures les plus fabuleuses et les diamants les plus fascinants. Pour moi, cela signifie que les deux enchérisseurs finaux (dont le respectable joaillier libanais Claude Sfeir, un collectionneur de montres connu du public comme membre éminent du jury du Grand Prix d’Horlogerie de Genève) partagent mon enthousiasme et reconnaissent l’appréciation faite dans l’article pré-cité, ce qu’ils ont confirmé à travers leur joute.

 

Patek Philippe - Henry Graves

Henry Graves Jr. Supercomplication de Patek Philippe. © Patek Phillipe

 

Dans les mises aux enchères “normales” de l’ensemble des maisons de ventes, on trouvait une grande variété de montres plus ou moins rares, certaines originales et remarquablement bien conservées, d’autres moins. A nouveau, le marché s’est révélé très mature et très compétent, négligeant les pièces douteuses au profit des garde-temps d’exception. Ce fut un plaisir de voir la “Petite montre à répétition quarts, échappement libre à levées naturelles” de Breguet remportée par le musée de la marque pour ­CHF 605'000 francs suisses, plus de trois fois son estimation. Plusieurs montres d’importance dans l’histoire d’Audemars Piguet ont bénéficié d’un succès toujours croissant, notamment la première montre bracelet à calendrier réalisée pour E. Gübelin en 1923 qui a atteint CHF 203'000, plus du double de son estimation basse (Sotheby’s, lot 332).

 

“Petite montre à repetition quarts, échappement libre à levees naturelles”

Dans l’ensemble, nous pouvons affirmer que le marché des montres de collection a brillamment passé l’épreuve du stress : enchères disputées pour les montres de qualité supérieure, indépendamment de leurs marques, anciennetés et prix, et silence absolu pour les montres dont l’originalité et l’état étaient contestables. Comme le dit Cendrillon (en demandant à des oiseaux de trier des lentilles) : « Les bons dans le pot, les mauvais dans votre jabot. »