La Grande Seconde, c’est Jaquet Droz. Jusque là, tout est normal. Mais l’inverse est également vrai : Jaquet Droz, c’est la Grande Seconde. Et c’est là que la fusion entre la pièce et la marque se manifeste : bien que réintroduite deux ans après le rachat de la marque par le Swatch Group, la Grande Seconde s’est imposée avec une aisance déconcertante comme une référence incontournable non seulement pour la marque mais aussi pour l’horlogerie.

Milieu hostile
Pourtant, les éléments n’ont pas joué en faveur de Jaquet Droz : une tout petite production (estimée à 4500 pièces), une logique de grand groupe (Swatch Group) et seulement 12 ans au catalogue pour la Grande Seconde, là où la plupart des marques mettent des décennies à imposer un modèle iconique – à supposer qu’elles y arrivent un jour.

Pourquoi ce succès là où tant d’autres échouent ? D’abord, la fidélité au dessin d’origine. Jaquet Droz n’a pas cherché à modifier, adapter, moderniser sa création de 1784. Le diamètre de 43 mm épouse les contours de ce tournant de millénaire et rejoint, de toutes manières, l’esprit de la montre de poche d’époque, par nature plus grande qu’une montre de poignet.

Ensuite, une audace maîtrisée. Il ne s’agit pas d’orner la grande dame d’un flyback répétition minute sur un mouvement squelette. La beauté de la pièce est intimement liée à l’émail de son cadran associé à l’or de son boitier. C’est un mariage avec lequel Jaquet Droz ne négocie pas. Côté mouvement, sa construction ne permet pas l’ajout d’un chronographe.

Enfin, la boîte de la Grande Seconde. Jaquet Droz ne l’a jamais modifiée, donnant à son icone une pérennité rassurante.
Reste donc le cadran. C’est là que l’audace de Jaquet Droz se manifeste avec le plus d’évidence. Paradoxalement, la marque n’a jamais cherché à jouer de sa légitimité sur l’émail. On aurait pu imaginer de multiples variations chromatiques de la matière, mais seul un cadran en email rouge a été réalisé en 2009 pour Only Watch, une pièce unique. L’émail grand feu immaculé reste donc un autre élément avec lequel la maison ne transige pas.

 

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La Grande Seconde originale, de 1784. © Jaquet Droz


Attraction minérale
La créativité s’est donc portée sur d’autres matières. Celle qui ressort le plus nettement est la matière minérale. Là aussi, terrain glissant puisque la marque n’a aucune légitimité particulière, dans son histoire, sur les roches ou les météorites, comme peut l’avoir un Louis Moinet.

Pourtant, là aussi, l’idée fonctionne. Ces cadrans minéraux de la Grande Seconde sont des pièces à édition très limitée, voire unique, trouvant acquéreurs immédiats. Depuis trois ans, leur première marche de podium est partagée par une autre finition : les cotes de Genève. Jaquet Droz a misé gros avec un affichage revendiqué côté cadran et des couleurs peu communes pour un métal, comme le chocolat ou le bleu. Avec succès, comme la marque l’a affiché à Baselworld cette année avec de nouveaux modèles bénéficiant à leur tour de cette finition.

 

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La version contemporaine de la Grande Seconde, inchangée depuis son retour dans les collections. © Jaquet Droz


Retour à la raison
Pourtant, le public a parfois eu du mal à suivre la marque, notamment dans ses collections. Il y a encore quelques semaines, on les nommait Beijing, London ou Paris. L’aficionado de la marque au trèfle (signature secrète de Jaquet Droz sur chacun de ses mouvements) comprenait qu’il s’agissait des principales villes ayant jalonnées la vie de Pierre Jaquet-Droz et de son fils. Hélas, le grand public n’a jamais vraiment adhéré. Le story-telling, même bien pensé, a ses limites.
En conséquence, la marque est revenue aux fondamentaux : une collection, un modèle. Moins riche, certes, mais plus parlant pour les clients, voire les détaillants.

Quel avenir Jaquet Droz compte-elle donner à ses collections ? Comme l’on vient de le voir à Baselworld, il sera fait de silicium. A moyen terme, tous les modèles de la marque seront équipés d’un mouvement ainsi rafraîchi, équipé de cet échappement plus moderne, plus fiable.

Côté Grande Seconde, la version « GSQ », Grande Seconde Quantième, est en passe de détrôner son aïeule Grande Seconde. Le faible écart de prix entre les deux, d’environ 500 CHF, pousse le client à opter pour la version avec date. On sait toutefois que la vénérable Grande Seconde prépare déjà sa riposte pour l’année prochaine.