Il n’y a pas que le temps qui obsède Peter Speake-Marin. Plus que cela, c’est le côté perpétuel de son écoulement, cette fuite insaisissable qui le caractérise. L’horloger avait déjà exploré cette voie avec la Triad. La pièce représentait trois compteurs horaires synchrones, une hérésie pratique mais, pour l’esprit ouvert à l’art, une mise en abyme vertigineuse de la fuite du temps.

Peter Speake-Marin

Peter Speake-Marin. © Speake-Marin

Aujourd’hui, Speake-Marin s’approche un peu plus de son mirage, la capture du temps qui s’enfuit devant lui. Avant même de chercher à comprendre son fonctionnement, cette pièce unique appelée « Jumping Hours » s’avère déroutante. Son style oscille entre l’industriel et le royal, le classique et le moderne, le chaud et le froid. Comme le dit l’adage populaire : si vous regardez une œuvre sans pouvoir dire à quelle autre elle ressemble, c’est qu’elle est réellement originale. Sans doute possible, la Jumping Hours est originale.

S’extraire de sa zone de confort

De prime abord, le regard cherchera le style qu’il connaît. Il s’accrochera instinctivement à la boîte ronde, la couronne typiquement Speake-Marin, ces cornes rapportées qui signent la Piccadilly. C’est un réflexe humain, celui de chercher avant tout sa zone de confort.

Pourtant, la Jumping Hours n’offrira qu’une faible surface de cette zone de confort. Il faudra bien de l’audace pour affronter la pièce. Composer avec ses roues où l’œil se pique, se plante. Chercher refuge sur le bleu rivage de ses aiguilles pour fuir un maillechort gris et froid si peu accueillant. Tourner sans relâche autour d’un cadran sans pouvoir s’arrimer à un quelconque rehaut, au moindre index. Au final, il en ira de la Jumping Hours comme de toutes choses de la vie : il faudra la comprendre pour ne plus en avoir peur.

Speake-Marin - Jumping Hours

Pièce unique, la Jumping Hours est l’un des exercices créatifs les plus aboutis de Peter Speake-Marin. © Speake-Marin

Une heure déstructurée, des minutes sautantes

Pour aller à l’essentiel, disons que la Jumping Hours est tout... sauf une heure sautante. Inutile de chercher un guichet où l’heure change par saut instantané, il n’y en a pas. Ce qui saute, ce seront ces quatre aiguilles bleues situées à 3h, 6h, 9h et 12h. Ces quatre aiguilles vont sauter les unes après les autres  et avancer d’un pas toutes les 15 minutes. Au centre, les aiguilles des heures et minutes suivent leur route continue, de manière traditionnelle.

Au centre du cadran se trouve quatre minuscules ouvertures. Lors du changement d’heure, un point rouge s’aligne sur l’un de ces quatre indicateurs. Toutes les 15 minutes, le trou circulaire à côté de la base des aiguilles des heures s’aligne avec le point rouge indiquant ainsi que l’heure a « sauté ».

Compliqué ? Nullement, simplement inhabituel. Peter Speake-Marin oblige l’observateur à sortir de sa fameuse zone de confort et à assimiler une heure déstructurée, dont les moindres mouvements sont perceptibles par ce quatuor de roues à la denture si acérée. Naturellement, l’exercice ne plaira pas à tout le monde. L’homme d’âge mûr, que son instinct pousse à lisser la moindre trace du temps qui passe (et qui lui reste) sera ici impitoyablement confronté au tempus fugit sur lequel il pose le plus souvent un voile pudique.

Speake-Marin - Jumping Hours

Le cadran de la Jumping Hours est la partie supérieure de sa platine. © Speake-Marin

Une œuvre remarquable

Sous l’angle horloger, la Jumping Hours de Speake-Marin est remarquable à plus d’un titre. Déjà, parce qu’elle démontre qu’il n’y pas qu’une seule manière de matérialiser cette fameuse « heure sautante » : au lieu de faire sauter l’heure en tant que telle, il suffit de faire sauter ses éléments constitutifs, les minutes.

Ensuite, parce qu’elle explore un territoire esthétique totalement nouveau et malgré tout cohérent avec l’univers Speake-Marin. L’horloger éponyme se place dans la continuité de la Triad mais creuse un nouveau sillon créatif. La philosophie est commune, l’angle totalement nouveau. Cette volonté de se remettre perpétuellement en cause, de ne jamais s’auto-satisfaire de ses acquis, est le signe d’une maturité horlogère assumée.

Après avoir posé les fondations de sa marque, de son style, après avoir endossé tant de fois le costume de commercial, Peter Speake-Marin ne cachait plus sa volonté de revenir à l’établi. Il s’y assoit aujourd’hui plus mûr, plus juste et plus créatif que jamais. La Jumping Hours en est la plus belle illustration.