Et si c’étaient elles, les vraies stars d’une montre ? Elles, si fines, si fragiles, sur qui tout repose : les aiguilles. Que l’on se targue d’un cadran extraordinaire, d’un mouvement de haute précision, ils ne seraient rien sans ce fragile composant qui, bien que discret, est celui sur lequel se porte systématiquement l’attention, tout simplement pour lire l’heure.
Son rôle est d’ailleurs délicat, plus délicat qu’un cadran. Pourquoi ? Parce qu’en une surface infiniment moindre, elle doit en concentrer les mêmes atouts : être belle, lisible, identitaire et fonctionnelle. Le défi est aussi grand que sa surface est réduite !

Un marché très concentré
Le marché de l’aiguille est aujourd’hui concentré aux mains de quatre grands fabricants : Universo (Swatch Group), Aiguilla SA, La Pratique et Fiedler. Ces entreprises sont situées et opèrent en Suisse ou en France, au plus près des manufactures, quand d’autres ont fait le choix de la fabrication low-cost en Inde.
Chacune d’elles présente un profil qui lui est propre mais, sommes toutes, leurs offres sont comparables. Leur production est souvent de trois types : le prototypage, la première série et le réapprovisionnement.

© Breguet

A la pointe ou au contrepoids ?

Dans tous les cas, l’objectif est le même : être lisible, belle et, dans la mesure du possible, propre à la marque. Certaines manufactures en ont clairement fait un signe identitaire, situé en pointe d’aiguille : la « pomme évidée » de Breguet, la « goutte de rosée » de Louis Moinet, ou le « coeur » de Speake-Marin. « Elles sont présentes depuis ma première pièce, la Foundation Watch. Alors que je sculptais mes aiguilles, je voulais quelque chose de distinctif, avec davantage de panache que le style anglais traditionnel mais dans la même veine. La forme de cœur est apparue naturellement, cela n’avait rien d’intentionnel », confie d’ailleurs Peter Speake-Marin.

Piccadilly, Resilience. © Speake-Marin

Le contrepoids de l’aiguille des secondes est l’autre terrain que de nombreuses marques se plaisent à exploiter. L’étoile du El Primero de Zenith en est probablement l’exemple le plus connu. Plus récemment, Baume & Mercier a déposé un Cobra sur son modèle Capeland éponyme, en hommage à la Shelby Cobra dont elle a tiré deux éditions limitées.

El Primero. © Zenith

Des créations piquantes
Pourtant, toutes ces aiguilles ne jouent que sur un plan unique. Hysek, qui conçoit et fabrique ses propres aiguilles, est l’une des rares à travailler en trois véritables dimensions. Les dernières Abyss Tourbillon possèdent un indicateur de réserve de marche à la fois squeletté et sur deux niveaux, une architecture tridimensionnelle très peu courante.

Abyss 44mm Tourbillon. © Hysek

Ces formes créatives se rencontrent fréquemment chez les indépendants. Bovet, par exemple, réalise ses aiguilles exclusivement et sur mesure pour ses modèles, à l’instar des Amadeo. Mais lorsqu’il n’est pas possible d’entrer dans un tel univers ‘sur-mesure’, notamment pour des questions de budget ou tout simplement parce que le modèle ne le réclame pas, reste la parade du SuperLumiNova. Les récents développements de cette matière ont ouvert des belles possibilités créatives. Aussi bien Claude Meylan que de Grisogono (Tonda by Night) en font un usage ludique et original sur des aiguilles qui restent de forme conventionnelle.

Lac, 6144 MR. © Claude Meylan

De la théorie à la pratique
En théorie, les marques sont libres de leurs formes d’aiguilles. En théorie seulement, car en pratique, la limite s’appelle ‘lisibilité’. Plus l’on pénètre dans l’univers des montres techniques, plus la créativité est réduite.
En effet, la priorité ne sera plus l’esthétisme mais, le plus souvent, la luminescence. Si l’on exclut les procédés radioactifs à gaz encapsulé, la largeur de l’aiguille primera sur tout le reste. Les montres de plongée sont donc les plus concernées. Habilement, Blancpain a su faire des aiguilles de sa Fifty Fathoms à la fois un modèle de lisibilité et une signature esthétique.

Un marché menacé ?
Les fabricants d’aiguilles ont une position particulière : ce sont des manufactures... au service de manufactures. La discrétion prime en toutes circonstances. Pourtant, en off, certaines accusent le coup : « des pertes d’activités allant jusqu’à 80% en 2009-2010 », « une année 2015 qui s’annonce difficile ». Voilà pour les bourrasques qu’il faut essuyer tous les cinq ans. Mais ce n’est pas tout.
« Nos clients sont de plus en plus exigeants : ils veulent aller plus vite, pour des produits de plus en plus techniques », soupirent quelques-uns. La solution ? « Nous travaillons avec de nouveaux matériaux en plus du laiton, de l’acier, de l’or. Cela nous autorise de nouveaux procédés d’industrialisation ».
Au final, la logique est toujours la même : face à une menace venue d’Asie « et qui commence à montrer des résultats probants, même si encore aléatoires », l’avance technologique reste le meilleur levier de compétitivité.

Astromoon. © Louis Moinet