On peut rencontrer toutes sortes de personnalités au SIHH, là où la fine fleur du monde horloger afflue pour un court moment d’intense plaisir horloger. J’ai eu la chance de m’asseoir aux côtés de Alexandre Peraldi, le directeur artistique de Baume & Mercier (oui, celui qui porte des jupes) et de l’interroger sur son métier, son inspiration et sur la question de savoir si Baume & Mercier redeviendrait une manufacture ou non. Détendu, charmant, s’excusant régulièrement de son anglais (pas totalement sans raison), il a fait preuve d’une franchise rafraîchissante, en particulier au sujet de l’influence exercée par le positionnement de luxe abordable de Baume & Mercier sur son approche du design.
 

Alexandre Peraldi, Baume & Mercier’s Design Director

Alexandre Peraldi, directeur artistique de Baume & Mercier. © Baume & Mercier


Robin Swithinbank: nous pouvons peut-être commencer par parler de la Clifton qui est la pièce maîtresse de votre collection cette année. Dîtes-moi pourquoi vous vous êtes référé à un modèle des années 1950.
Alexandre Peraldi: Dans les années 1950, Baume & Mercier avait une collection très créative. Dans l’équipe de design, nous cherchons à puiser 50% de notre inspiration dans le passé et 50% dans le monde qui nous entoure. Au fil des années, nous avons trouvé des sources dans l’architecture, les voitures, la mode, la sculpture, la peinture, etc. Quand il s’agit de visiter le passé, nous disposons, au siège des Brenets, d’une collection historique comprenant plus de 1'000 pièces remontant jusqu’au milieu du XIXe siècle. Nous passons au moins deux jours par an à l’observer afin de capter l’essence de la marque, qui est si difficile à traduire en mots.
 

Modèle historique de 1950. © Baume & Mercier


Cependant, si vous deviez le faire, quels mots utiliseriez-vous justement pour décrire « l’essence » de la marque ?
Elégante. Classique mais pas trop. Et jamais extravagante. Nous pouvons prendre des risques et nous voulons être créatifs mais nous n’allons jamais trop loin. Nous essayons de rester subtils.

 

Comment cela se manifeste-t-il dans le Chronographe Clifton de cette année ?
On l’a dit, quand nous avons dessiné le Chronographe Clifton, nous nous sommes inspirés d’une pièce des années 1950. Nous avons aimé le cadran de l’originale car il était facile à lire tout en étant très moderne. Nous avons estimé que le design était très judicieux, en particulier celui du boîtier biseauté en-dessus et en-dessous, ce qui lui donnait une apparence plus fine. Nous avons repris l’esthétique de base et nous avons essayé de l’améliorer, en restant proche de la pièce ancienne mais en lui ajoutant un certain nombre de détails pour la rendre contemporaine.

 

Comme l’agrandissement du boîtier ?
Effectivement, il est plus grand mais c’est surtout à cause de la taille du mouvement. En fait, je pense que nous lancerons bientôt des montres plus petites. Dans la marque, depuis plus de 10 ans, nous avons dessiné des montres de 40 à 43 mm de diamètre. J’ai le sentiment qu’elles seront encore plus réduites. J’imagine 39 mm pour les hommes, voire 36 mm. Tous les hommes n’ont pas des poignets forts et, pour certains, il est difficile de porter des montres surdimensionnées : beaucoup apprécieraient un retour aux petits formats d’hier.
 

Clifton 10123

Clifton 10123 © Baume & Mercier


Pourquoi en êtes-vous si sûr ?
L’an dernier, nous avons produit une Clifton de 39 mm de diamètre. Nous attendions un succès en Asie, pas en Europe et ce fut pourtant le cas. Par la suite, nous avons même entendu dire qu’elle était trop grande.

 

La Clifton Tourbillon Volant fait tout de même 45,5 mm de diamètre, ce qui est énorme pour une montre classique. Pourquoi une telle taille ?
Nous devions la concevoir grande car le mouvement à tourbillon est grand. Je le reconnais, nous avons hésité au début car un des facteurs clés pour dessiner une montre, c’est le confort au poignet. Cependant, nous l’avons fait et je suis très content du résultat.

 

Je suis curieux de savoir pourquoi vous avez choisi de la lancer à Watches & Wonders, en septembre dernier ?
Nous avons hésité entre un lancement à Watches & Wonders et au SIHH. Au final, nous avons choisi Watches & Wonders car nous avions besoin de cette pièce en Chine. C’est une manière simple de faire savoir aux clients chinois que nous sommes une marque vraiment horlogère.

 

J’aimerais également savoir comment vous situez la Clifton Tourbillon Volant dans la collection Baume & Mercier. Elle est quatre fois plus chère que toute autre. Quelle était l’intention ?
D’une certaine manière, cette montre nous permet de communiquer. N’oublions pas qu’elle est limitée à 30 exemplaires. Par rapport à la Clifton Automatique, la proposition est complètement différente. C’est aussi un hommage au passé, une manière de relayer notre histoire et de prouver que nous fabriquons des montres depuis très, très longtemps — nous sommes la septième marque la plus ancienne du secteur. Depuis deux ou trois ans, nous essayons de faire savoir que nous sommes une marque historique, message particulièrement important en Asie, sur un marché qui est nouveau pour nous. Cette montre nous aidera vraiment à véhiculer cette réalité.
 

Clifton 1892 Flying Tourbillon

Clifton 1892 Tourbillon Volant © Baume & Mercier


Elle est néanmoins en contradiction avec le positionnement de « luxe abordable », n’est-ce-pas ?
Non, car c’est un tourbillon « abordable ». Cela peut paraître étrange, mais il est en fait plus accessible que beaucoup d’autres.

 

Une des conséquences de l’histoire qui entoure ce modèle, c’est le rappel d’une époque où Baume & Mercier fabriquait ses propres mouvements — pensez-vous que la marque redeviendra un jour manufacture ?
Ce n’est pas prévu. Nous sommes la marque accessible du groupe Richemont. Lorsque nous essayons de travailler avec d’autres marques du groupe, les prix de nos montres s’élèvent considérablement, ce dont nous ne voulons pas. Pour l’instant, c’est donc non.

 

Changeons de sujet ; en quoi vos designs sont-ils influencés par les aspects techniques de l’horlogerie ?
Il peut être difficile pour un designer de communiquer avec un technicien : l’un souhaite une chose que l’autre juge impossible, et vice versa. Il faut donc faire des compromis. En général, cela signifie que l’on doit améliorer l’esthétique autant que possible, après que la technique a été prise en compte. C’est amusant car, souvent, le processus mène à un meilleur design, à un meilleur prix aussi. Le temps joue pour nous et je pense que c’est bien ainsi.

 

C’est la raison pour laquelle le Chronographe Clifton a trois compteurs et non deux comme dans l’original dont vous avez parlé tout à l’heure ?
Oui, le prix était un facteur important. Nous y avions pensé auparavant quand nous avons lancé la Capeland à deux compteurs, qui est plus chère. Pour le Chronographe Clifton, nous voulions un prix bas. Nous devons parfois faire des choix en fonction du prix et, lorsqu’il s’agit de mouvements, c’est presque toujours le cas. Le nouveau Chronographe Clifton a un design séduisant. Le fait d’avoir réussi à le réaliser pour un coût aussi faible est un exploit d’autant plus important.
 

Clifton 10130

Clifton 10130 © Baume & Mercier

 

Dernière question : il est normal que je vous demande ce qui se profile chez Baume & Mercier.
Nous avons beaucoup de projets en cours en ce moment, dont un que nous présenterons en juin prochain. Je ne peux pas vous en dire beaucoup plus pour l’instant, sinon que ce sera un modèle féminin sur lequel nous travaillons depuis quatre ans.

 

Cela me paraît intéressant, j’espère qu’elle sera mécanique. Merci beaucoup de m’avoir accordé du temps.
Ce fut un plaisir !