En l’espace de six années, en partant de zéro, Cartier s’est construit une bibliothèque de mouvements de manufacture comme il y en a peu. Les mouvements au préfixe MC sont désormais plus de vingt. Parmi eux, ils sont nombreux à être des squelettes, style que la marque a décliné sous diverses formes. En particulier, deux d’entre eux se ressemblent. D’une part le calibre 9619 MC équipe la Tank MC Squelette. De l’autre, le 9616 MC anime la Tank LC Squelette Saphir, qui appartient à la famille Tank Louis Cartier. Le lien de parenté entre ces deux calibres est fort, ils dérivent de la même base. Tous deux possèdent un double barillet qui leur offre une durée de marche de 3 jours. Ce qui les réunit est une illustration d’un certain pragmatisme de la part de Cartier. Ce qui les différencie relève plutôt de l’intelligence de conception.

 

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La platine en forme de grille devient un grand C. © David Chokron / Worldtempus


Modifier un calibre n’est pas chose aisée. Changer son apparence, sa masse oscillante ou la découpe de certains ponts n’est pas un grand enjeu technique. Mais dès que l’on commence à déplacer ses différents composants, tout se complique. Ainsi, loin d’être une économie de moyens, le passage du calibre 9619 au 9616 est un redéveloppement. Dans le premier, les organes du mouvement sont tenus entre deux platines squelettées qui reproduisent les heures, en chiffres romains, l’une des signatures esthétiques de Cartier. Dans l’autre, la platine est un anneau presque fermé, un long C majuscule, autre signature de la maison. Il est parcouru de percements dans lesquels viennent se ficher mobiles, rubis et composants. Pour ce faire, il a fallu redistribuer les emplacements de la plupart desdites pièces.

 

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Les barillets deviennent symétriques. © David Chokron/Worldtempus


Première différence, les barillets. Dans le 9619, ils sont vers le midi du mouvement, mais ils ne sont pas alignés. Dans le 9616, ce décalage a été supprimé et ils sont placés symétriquement par rapport à l’axe central de la montre. Seconde variation, le mécanisme de remontoir. Dans le premier calibre, il est classique, caché sous les 3 heures. Dans le second, il a été décalé à 4 heures, allégé, et est maintenu en place par un élégant ressort de tirette en forme de demi-cercle. Rond posé sur un rond, il donne une petite touche dynamique qui, loin d’être un détail, est la preuve du soin apporté à l’apparence de ce calibre. Troisième différence, l’échappement a été décalé de quelques degrés. Au lieu d’être porté par un grand pont en forme de quadrilatère dans le 9619, il est posé sur la platine en C, ce qui parfait la métaphore du cercle dans le cercle.

 

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L’échappement est décalé et allégé © David Chokron/Worldtempus


Quatrième différence, le calibre 9619 est fixé dans la carrure de la boîte Tank MC. De son côté, la Tank LC est deux millimètres plus fine (à 7,45 mm) et diaphane : le mouvement est pris dans un cerclage fait de saphir transparent. Ainsi enserré, il a l’air de flotter dans le vide. Impossible à visser, cassant, fragile, le saphir impose une fixation autrement plus complexe qu’un squelette classique. Il est donc monté entre quatre joints d’étanchéité qui en font le tour, et qui lui fournissent souplesse et amortissement.

 

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La mise à l’heure est plus fine et ajourée. © David Chokron/Worldtempus


Dernière différence, et elle est de taille, le style de ces deux montres est totalement incomparable. Parti du calibre expressif, démonstratif et fort de la Tank MC, Cartier a réussi à imaginer une montre délicate, translucide, presque fragile. Le squelette est par définition un concept souple. En jouant sur les zones évidées ou laissées pleines, un concepteur horloger peut créer des dessins, des formes et des apparences assez différentes. Mais dans les cas présents, Cartier a poussé ces possibilités à un autre niveau : celui de la transfiguration.