Voilà 10 ans que le département Advanced Research de Patek Philippe a vu le jour. Dans sa course au silicium, la manufacture s’en est brillamment sortie, entre brevets et règlements à l’amiable. Mais l’heure de l’interdisciplinarité a sonné et les développements 100% propriétaires pourraient devenir plus difficiles.

Patek Philippe attendra 2016 pour fêter ses 10 ans, mais sa division Advanced Research fut bel et bien créée en 2005. Ses développements sont le plus souvent incarnés, voire réduits, à ses composants. C’est une erreur : le Patek Philippe Advanced Research détient certaines clés de l’avenir de l’horlogerie suisse.
Certaines clés ? Oui, uniquement certaines, car les marques en course sont nombreuses, dotées d’immenses moyens mais poursuivent toutes, ou presque, le même Graal horloger : le silicium et ses applications promises. Autant dire que la piste est étroite et les concurrents larges et nombreux. Chaque nouvel usage, usinage, variation est l’objet d’âpres batailles. Certaines ont commencé bien avant 2005 et l’Advanced Research.

Patek Philippe

La 5550 P, seule Patek Philippe comportant la mention « Advanced Research » dans la phase de lune à 6h. © Patek Philippe

La préhistoire du silicium
L’Advanced Research de Patek Philippe repose sur des travaux datés de 2001. C’est Ludwig Oechslin – ex conservateur du Musée International d’Horlogerie – et le CSEM (Centre Suisse d’Electronique et de Microtechnique) qui réalisent les premiers essais de spiraux en silicium. Hélas, des problèmes de compensation thermique bloquent leurs applications horlogères. Pour faire simple, lorsque la température varie, ce spiral n’est plus fiable.
Alors que l’on envisage l’arrêt des travaux, Patek Philippe, Rolex et le Swatch Group rejoignent Oechslin et le CSEM. Le duo devenu quintet accouche du Silinvar, lequel résoud les problèmes du silicium : le Silinvar est léger, homogène, amagnétique, il est dur, résiste à la corrosion et aux chocs.

C’est sur son fondement que Patek Philippe va créer une entité chargée de l’exploiter au sein de montres bracelet : l’Advanced Research. Voilà aussi pourquoi ce département a pu présenter ses premières réalisations dès 2005, pourtant année de sa création : il reposait sur les quatre années précédentes de travaux avec le CSEM qui, au passage, a déposé la marque Silinvar.

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Le Pulsomax, ancre et roue d’ancre, 2008. © Patek Philippe

Les premières avancées
Sur la base du Silinvar, l’Advanced Research a littéralement reconstruit l’organe réglant traditionnel, en développant successivement la roue d‘échappement (2005), puis le spiral (2006) et enfin l’ancre et la roue d’ancre (2008). L’ensemble est regroupé sous un concept unique, l’Oscillomax. Il est le premier ensemble tangible de 10 ans de R&D de l’Advanced Research, intégré à une structure de R&D qui comporte à ce jour 86 collaborateurs.

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Le Spiromax, fruit de l’Advanced Research, 2006. © Patek Philippe

Toutefois, en arrière-plan, une bataille juridique fait rage. Elle oppose Sigatec, issue du rapprochement entre Mimotec et Ulysse Nardin, et le trio Patek Philippe / Rolex / Swatch Group. Les premières possèdent un certain nombre de brevets clés, notamment sur la gravure pour re´aliser des pie`ces miniatures en silicium, ainsi que sur leur micro-usinage et assemblage. Autrement dit, le sésame horloger du silicium que tout le monde recherche !

En novembre 2013, les deux ensembles antagonistes décident de s’entendre à l’amiable, ou du tout moins en bonne intelligence. Tous décident non plus de s’affronter mais de s’ouvrir leurs brevets respectifs. C’est le procédé du cross licensing.

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Le calibre 240 QP Si, premier calibre Patek Philippe estampillé « Advanced Research », implanté dans la 5550P, éditée à 300 exemplaires et écoulée dès sa mise en vente auprès de collectionneurs triés sur le volet. © Patek Philippe

Et demain ?

Depuis, le Patek Philippe Advanced Research continue d’avancer avec ses partenaires. Depuis 2012, l’EPFL en est l’un des plus dynamiques. Déjà, parce que Patek Philippe y possède sa propre chaire,  InstantLab, cofinancée par ses soins pour une durée de huit ans et qui génère régulièrement son lot de thèses qui sont autant d’avancées théoriques en matière de recherche fondamentale horlogère. La dernière en date est de 2014 : « Analyse, synthèse et création d'échappements horlogers par la théorie des engrenages ».

Si les étudiants planchent sur des sujets encore très théoriques comme celui-ci, leurs professeurs, eux, sont de plain pied dans la réalité. Il y a 10 mois, Simon Henein, qui n’est autre que le professeur titulaire de la Chaire Patek Philippe, a présenté à l’EPFL un échappement d’un nouveau genre, l’IsoSpring. Sans entrer dans les détails, il promet la fin de la mécanique saccadée des échappements actuels grâce à un échappement tournant de manière continue dans le même sens, grâce aux propriétés élastiques de lames ressort. « IsoSpring est un développement proposé et mené par InstantLab. Le projet est financé par de nombreux horlogers suisses. Nous n’avons donc pas une exclusivité sur ce développement. Il est pour l’instant trop tôt pour dire si ce projet débouchera sur une série Advanced Research », précise la manufacture.

S’ouvrir aux autres disciplines... et concurrents
Seul problème, l’Advanced Research de Patek Philippe, qui fête cette année ses 10 ans, va se retrouver face à une concurrence accrue en matière de recherche fondamentale – surtout que sa chaire EPFL ne lui donne aucun droit exclusif quant aux travaux qui y sont exécutés. Qui plus est, la même EPFL et Richemont ont annoncé la création d’une chaire en «Technologies de fabrication multi-échelles».

D’autres ponts interdisciplinaires ont également été construits, notamment par Microcity, le nouveau pôle de microtechniques inauguré l’année dernière à Neuchâtel, et qui abrite lui-même Néode, l’incubateur local de start-ups. En somme, si l’Advanced Research de Patek Philippe a toujours bénéficié jusque là de l’interdisciplinarité, elle pourrait prochainement goûter l’amertume du partage de compétences.