En haute horlogerie, l’objet de toute quête est l’immuable : la précision parfaite, à vie, en toutes circonstances ; des matériaux qui ne s’altèrent jamais, des calendriers... perpétuels, et des sonneries...toujours justes !

Seulement voilà, cette quête est évidemment sans objet. Il suffit de faire tomber son garde-temps pour anéantir trois siècles de recherche horlogère : rien n’est immuable en ce bas monde. Pourtant, paradoxalement, ce sont bien les montres à sonnerie, complications aussi raffinées que complexes, qui sont les plus résistantes aux aléas de la vie.

« Fondamentalement, à moins de désolidariser les timbres de leur attache, une montre à sonnerie ne peut pas se désaccorder », indique Christophe Claret. « Peut-être qu’en cas de choc particulièrement fort, avec un angle très précis, les vis prendraient du jeu, mais à ma connaissance, ça ne s’est jamais produit... Et même en ce cas, il suffirait de les resserrer ». L’amateur éclairé soulèvera au maître horloger que pour certains carillons complexes, comme le Westminster, il existe un risque secondaire : que lors du choc, les timbres se déforment et entrent en contact impromptu les uns avec les autres, produisant une cacophonie assurée. « Pas chez nous », coupe Christophe Claret. « Nous avons un système breveté pour empêcher cela ». Lequel ? Nous n’en saurons pas plus...

Christophe Claret - La Soprano

La Soprano de Christophe Claret est un tourbillon 60 secondes avec répétition minutes, carillon Westminster, quatre timbres cathédrale brevetés et quatre marteaux. © Christophe Claret

Fausses notes et vraies complications

Sans aller jusqu’à la désolidarisation des timbres, une montre à sonnerie peut-elle sonner faux ? Les alliages utilisés pour les timbres (de l’acier jusqu’à des matières plus secrètes) font qu’ils ne sont guère, en théorie, sujets aux variations de température. Mais dans le cas d’une boîte à musique, la réponse sera différente : « La seule obligation, c’est de la faire fonctionner au moins quelques fois par mois », rappelle Kurt Kupper, CEO de la maison Reuge. « A défaut, les huiles peuvent changer de consistance, ce qui altèrera le son. L’autre facteur, c’est la boîte en bois qui sert de caisse de résonnance. Le bois peut jouer, travailler. Mais on ne parlera pas véritablement de désaccordage. La musique aura tout au plus une couleur légèrement différente ».

L’horlogerie, elle, a pour mission de prévoir l’imprévisible ! Aussi, dans les cas extrêmes d’une sonnerie qui ne serait plus juste, peut-on la réaccorder, comme l’on ferait avec un violon, un piano ? La question laisse Christophe Claret songeur, tout simplement parce que le cas ne s’est jamais produit : « En théorie, réaccorder un timbre serait beaucoup plus compliqué que de le remplacer. Voire de remplacer l’ensemble des timbres, de manière à reprendre la partition de zéro. Les notes jouées dans une mélodie ne sont pas seulement justes de manière absolue : elles sont également accordées les unes aux autres. Si l’on veut préserver l’harmonie globale, changer un seul timbre est délicat. D’ailleurs, pour ne pas se fier qu’aux fréquences sonores mesurées par des appareils électroniques, nous travaillons avec un violoniste professionnel qui nous aide dans nos compositions harmoniques ».

Carole Forestier-Kasapi, qui dirige le développement des mouvements manufacture de Cartier, ne dit pas autre chose : « Un son possède de nombreuses fréquences et sous-fréquences, un peu comme un nuancier de couleurs. Notre objectif est de les reproduire au plus juste en fonction d’une note théorique parfaite, mais c’est impossible. Au final, seule l’harmonie à l’oreille humaine compte ». Pourquoi est-ce impossible ? « Parce que nous jouons à l’échelle de l’atome », reprend Christophe Claret. « Lors du laminage, il faut que les atomes aillent tous dans le même sens ». A l’échelle atomique, la recherche de l’harmonie parfaite devient effectivement plus compliquée...

Carole Forestier-Kasapi

Carole Forestier-Kasapi dirige le développement des mouvements manufacture de Cartier. © Cartier

Silence, ça tourne

Pour s’assurer que les harmonies de leurs répétitions-minutes soient préservées, plusieurs manufactures en enregistrent la bande-son. C’est le cas de Vacheron Constantin mais aussi de Breguet. Celle-ci conserve les traces enregistrées de ses montres à sonnerie. Cette pratique permet notamment de qualifier chaque pièce en termes de niveau sonore et de qualité du son produit. L’accordage est en particulier évalué à l’aide de ces enregistrements. Breguet assure ainsi une homogénéité quasi parfaite des performances sonores et musicales de toutes les pièces produites et vendues.

Breguet - Classique 5447

La Classique Grande Complication à répétition minutes à remontage manuel avec quantième perpétuel. © Breguet